Au studio de la MEP, Nanténé Traoré se dévoile. Rencontre intime et bouleversante autour de « pays des merveilles », son exposition présentée du 30 septembre au 29 novembre 2026. À travers des photographies vaporeuses et colorées, l’artiste explore la mémoire, l’absence et la possibilité de revenir à soi. Une série sensible, traversée par le deuil et la guérison, qui nous invite à regarder autrement – et longtemps.
Je suis à la Galerie Sultana, et c’est ma première exposition muséale en France, mais aussi à l’étranger. C’est donc formidable qu’elle ait lieu à la MEP, un endroit que j’aime beaucoup. Il y a eu beaucoup de discussions autour de la scénographie et de la mise en espace. Comme vous pouvez le voir, le lieu n’est pas simple : les plafonds sont bas. Mais il offre une très grande latitude dans le travail de la lumière. Nous avons donc opté pour un accrochage séquentiel, presque comme une phrase accrochée sur un mur, avec cette vidéo qui a exactement le même format que les images.
Cette série a été réalisée en 2025. Je suis retourné sur la côte bretonne, où j’ai passé beaucoup de temps lorsque j’étais enfant, avec ma mère biologique, qui était une femme très violente et qui nous a fait subir, à ma sœur et à moi, des violences. C’est donc un paysage très ambivalent pour moi.
La réalisation de cette série a coïncidé avec le début d’un épisode dépressif extrêmement intense dans ma vie. Tout a commencé par des périodes que je pensais être des crises psychotiques, tant l’expérience de déréalisation et de dépersonnalisation était forte.
Je n’étais plus vraiment dans mon corps, ni dans la réalité. Je n’avais plus d’espace tangible entre moi et les choses. Et j’ai réalisé ces photographies pendant cette période.
Non, justement. C’est ce qui est assez étrange. Les images parlent très clairement de cet état, mais ce n’était absolument pas prémédité. Je ne me suis jamais dit : « Je vais prendre mon appareil photo et filmer cela pour parler de ce que je ressens. » C’est simplement que, de fait, mon appareil a produit des images qui reflétaient exactement la manière dont je me sentais dans mon corps à ce moment-là.
Oui. Je dirais que je forme une sorte de collaboration avec mon appareil photo. Nous travaillons ensemble, parfois l’un contre l’autre. Et les pellicules font le reste, puisqu’elles déterminent aussi les couleurs.
Je n’ai pas vraiment de marge de manœuvre de ce côté-là. Ma seule véritable marge de manœuvre, dans mes photographies, c’est la composition. Il y a une grande part de hasard qui intervient dans le processus, et cela m’intéresse. Je retouche toujours la luminosité parce que j’aime les images contrastées. Finalement, c’est la seule chose que l’on peut modifier lorsqu’on réalise un tirage argentique : la lumière et le contraste.
Oui, je suis auteur. J’écris de la poésie, du théâtre, des romans, des essais. La question de la narration est donc très importante dans mon travail. Raconter des histoires a toujours été essentiel pour moi.
Ici, il y a notamment cette vidéo qui contient du texte. C’était très important à mes yeux que ce texte soit présent dans l’exposition, mais je ne voulais pas qu’il apparaisse directement sur les murs.
J’ai beaucoup réfléchi à la manière de l’introduire. J’ai notamment pensé à réaliser des pièces sonores. J’ai travaillé pendant très longtemps sur le soin, et notamment sur la manière dont les communautés marginalisées s’approprient le soin. J’ai donc un rapport au soin qui est assez central dans mes expositions.
Comme je travaille souvent sur des sujets assez lourds, j’essaie aussi de rendre leur réception aussi confortable que possible. C’est notamment pour cela qu’il n’y a pas de son. Cela permet de ne pas être complètement immergé dans un texte qui peut être très difficile.
Si vous n’avez pas envie d’y être confronté, vous pouvez ne pas l’être. Si vous voulez n’en découvrir qu’une partie, vous pouvez aussi le faire.
Et si ce n’est pas le bon moment pour vous, ce n’est pas grave. Vous pouvez malgré tout comprendre le contexte, notamment grâce au texte. L’idée était de donner un minimum de contexte, de permettre de comprendre ce qui se passe. Ensuite, si vous souhaitez entrer plus profondément dans le corpus, il y a cette vidéo, avec ce texte qui vient complètement teinter la narration de l’exposition et, finalement, la transformer.
Je n’aime pas imposer de choses.
L’idée était vraiment d’avoir un texte qui parle très spécifiquement des violences que ma sœur et moi avons vécues pendant notre enfance.
Nous ne l’avons pas écrit ensemble, mais elle l’a beaucoup relu. Nous avons eu de nombreuses discussions sur les mots que nous utilisions, sur ce que nous choisissions de dire ou de ne pas dire, et sur son accord pour que cette histoire devienne un sujet public.
Cela soulevait aussi une question importante pour moi, en tant qu’artiste : pourquoi ai-je envie de parler de ces sujets-là ? Ma petite sœur me dit toujours : « Si cela peut aider des gens, je préfère que ce soit comme ça. »
Oui. Les violences perpétrées notamment par les mères restent extrêmement taboues. On en parle très peu.
Moi-même, j’en ai entendu parler très tard. J’avais donc besoin, pour moi mais aussi pour beaucoup d’autres personnes, d’aborder ces questions de manière plus frontale.
Je me suis rendu compte, avec cette série, que quel que soit l’espace mental dans lequel je me trouve, je continue à faire des photographies. C’est vraiment quelque chose qui demeure chez moi.
Par exemple, lorsque je ne vais pas bien, je n’arrive plus à écrire. J’ai beaucoup de mal à écrire lorsque je ne suis pas dans une bonne disposition mentale.
En revanche, je peux faire des photographies à n’importe quel moment.
Oui. Je crois que j’ai développé une forme de rapport de survie à l’image, qui est devenue importante à un moment donné.
J’ai commencé à faire de la photographie assez tard dans ma vie, pour une raison très simple. Mon copain est décédé alors que j’étais très jeune. Au moment de sa mort, je me suis rendu compte que je n’avais aucune photographie de lui. Je me suis dit que je ne voulais plus jamais revivre ce moment : celui de ne pas avoir d’image de quelqu’un qui a compté.
J’ai donc commencé à photographier parce que j’en avais besoin, pour mon deuil.
Je pense que la question du deuil traverse tout mon travail. Celle de l’absence et de la mort aussi. Je suis un peu obsédé par ces questions.
Pour moi, faire des images, c’est à la fois tuer et conserver. Il y a quelque chose de profondément ambivalent dans l’image : elle permet de garder, mais elle nous rappelle aussi que ce qu’elle représente appartient déjà au passé. Une image photographique est toujours, d’une certaine manière, mélancolique. J’ai un rapport à la photographie qui est très sérieux, presque sacré. Je suis très sérieux avec mes images.
Elles me sont nécessaires.
C’est vrai. J’ai besoin de faire des images, mais je ne dirais pas que j’en fais beaucoup. La série complète compte 72 photographies, mais je pense que la sélection finale doit en contenir environ 35 qui soient vraiment bonnes. Cette année, j’ai peut-être réalisé cinq pellicules. Cinq, au maximum. Je ne photographie donc pas beaucoup.
Ça ne m’intéresse pas de saturer davantage l’espace d’images.
Je préfère faire des photographies qui correspondent précisément à ce que j’ai envie de dire et qui puissent s’inscrire dans une mémoire collective, entrer en résonance avec d’autres choses, plutôt que de contribuer à saturer encore davantage cet espace. C’est aussi pour cela que j’ai choisi de travailler en argentique.
C’est aussi une réflexion très particulière : qu’est-ce qui mérite de devenir une photographie ? Est-ce que j’ai réellement envie de prendre cette image ? Est-ce qu’il est nécessaire qu’elle existe ? C’est un rapport à l’image que je trouve particulièrement intéressant aujourd’hui.

L’exposition « pays des merveilles » de Nanténé Traoré, au studio MEP du 30 septembre au 29 novembre 2026 © AF
Visuel : Nanténé Traoré, ride, nowhere, 2025 © Nanténé Traoré