La célèbre Promenade au phare de Virginia Woolf fait entendre ses ressacs au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, dans une adaptation de Evelyne de la Chenelière et une mise en scène de Florent Siaud.
Publié en 1929, To The Light, régulièrement traduit en français par Vers le phare ou La Promenade au phare, n’est pas à proprement parler un roman. Dans ce petit livre de 200 pages, Virginia Woolf perd ses lecteurs et lectrices dans les méandres de la pensée de deux femmes à première vue opposées, la mère de famille Mrs Ramsay et la peintre Lily Briscoe. L’argument en est simple, si simple qu’il value à l’autrice un reproche qui pourrait aussi être un compliment : son livre ne présenterait pas d’action véritable.
Si l’on entend par « action » des gestes perceptibles de l’extérieur, sans doute cela est-il vrai : la première partie, qui compte pas moins de cent-trente pages, relate pour l’essentiel un dîner au cours duquel il est question d’aller le lendemain, s’il fait beau, se promener jusqu’à un phare, ainsi que le demande le plus jeune enfant des Ramsay, James. Alors que Mrs Ramsay tente de rassurer son fils sur le fait que cette balade aura bien lieu, son époux, qui ne sait mentir et ne voit pas l’intérêt de ménager ses enfants, le désabuse aussitôt : demain, dit-il en substance, il ne fera pas beau. Cette différence d’attitude entre les deux parents n’est nullement l’occasion d’une discorde ou d’une controverse, mais seulement de pensées internes à Mrs Ramsay. Ce sont ces pensées que nous restitue Virginia Woolf, pensées errantes et fluctuantes. Elles dessinent une Mrs Ramsay plus trouble qu’elle ne semble, mère aimante, certes, mais épouse consciente des limites de son mari. Le « flux de conscience », qui fit la renommée de Woolf, est aussi un flux ironique, qui invite à lire et relire avec distance ce qui semble dit.
C’est la dernière partie du livre qui est consacrée à Lily Briscoe. Le plaisir de la conversation a laissé place à la mélancolie des ruines : la guerre est passée par là, le fils aîné des Ramsay est mort au front, leur fille en couches. Seul est resté Mr Ramsay, semblable à lui-même, toujours aussi imbu de ses prétentions intellectuelles. Il apparaît ainsi comme le véritable personnage principal du livre, mais un personnage mis à distance par cette structure qui le conduit à n’être vu et décrit que par d’autres personnages, comme le sont volontiers les femmes dans les romans écrits et narrés par des hommes.
Quand elle adapte ce livre au théâtre, Evelyne de la Chenelière choisit de travailler surtout sur les deux personnages féminins. Ce sont, en effet, les seuls personnages présents sur scène, de même que ce sont, à travers le dédale de leurs pensées, les principales narratrices du livre de Woolf. Elle emprunte, tout en les resserrant, de nombreux éléments du livre de l’autrice anglaise, parfois cités in extenso. Il s’agit dans l’ensemble de créer deux femmes antagonistes, l’épouse dévouée et l’artiste libre.
Les emprunts à To The Light permettent toutefois à l’autrice québécoise d’échapper à l’écueil de la pièce à thèse manichéenne. La pensée intérieure de Mrs Ramsay, notamment, est en partie restituée, avec ce qu’elle contient d’amour, d’humour et de sarcasmes. Peut-être est-ce finalement Lily Briscoe qui, à trop incarner la liberté féminine, deviendrait trop monolithique. Il n’empêche que l’ensemble rend pleinement justice au récit de Woolf, avec ses multiples degrés de lecture possibles, sa structure sinueuse et ce Mr Ramsay insupportable d’égocentrisme.
Pour rendre justice à ces deux autrices que sont Virginia Woolf et Evelyne de la Chenelière, le formidable metteur en scène Florent Siaud s’est entouré de vieux compagnons de route. Le scénographe Romain Fabre a habillé la scène comme si elle était elle-même un personnage. Il s’agit là d’un costume a priori clinquant : un long et large rideau de chaînes d’or, tombant des cintres jusqu’au sol, dessinant les courbes d’une pensée en mouvement. Cependant, grâce à la très belle lumière de Nicolas Descôteaux ces chaînes sont plus cuivrées que dorées. Tout est en effet, sous sa main de maître, en subtilité, à lui qui tamise la lumière de manière à peine perceptible, jouant des nuances plutôt que des contrastes. Au centre, un immense tableau à queue, en grande partie détruit, figure la fuite du temps et ses conséquences matérielles.
La vidéo d’Éric Maniengui permet de faire surgir, à la manière de fantômes de Pepper, le visage de Mrs Ramsay – superbe Florence Viala ! – ou des taches évoquant le tableau, toujours inachevé, de Lily Briscoe – intrigante Aymeline Alix. Cet espace trouble, visible mais peu lisible, est l’image des pensées, évanescentes, des deux femmes. Attention toutefois aux analyses un peu faciles : il ne s’agit pas là de créer, tarte à la crème de la scénographie contemporaine, un « espace mental » ; il s’agit bien plutôt de rendre compte scéniquement de cette écriture sinueuse qui est celle de To The Light – et cela est mille fois plus intéressant.
Lumières, lumières, lumières, texte de Evelyne de la Chenelière d’après Virginia Woolf (To The Lighthouse), mise en scène de Florent Siaud, avec Florence Viala et Aymeline Alix. Au Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 28 juin. Cette création à la Comédie-Française sera suivie d’une tournée au Canada.
Visuel : © Agathe Poupeney, coll. Comédie-Française