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« Des hommes endormis » à l’Athénée : le couple selon Crimp, une crise sans fin

par La redaction
09.05.2026

Présentée en création française à l’Athénée Théâtre, après Hambourg en 2018, la nouvelle pièce de Martin Crimp plonge le spectateur dans les méandres de la crise contemporaine du couple : deux générations en miroir s’affrontent lors d’une nuit irrespirable, où tous les verrous sautent les uns après les autres. La mise en scène de Ludovic Lagarde en explore toutes les complexités vénéneuses, en une proposition minimaliste sans concessions.

Par Florent Coudeyrat

Crimp : une inspiration entre opéra et théâtre

Ces dernières années, le dramaturge britannique Martin Crimp (né en 1956) a tourné une grande partie de son inspiration vers l’écriture de livrets d’opéra pour son compatriote George Benjamin : après Into the Little Hill (présenté à l’Athénée en 2019), les succès critiques se sont enchaînés, de Written on Skin (repris à Francfort en 2026), Lessons in Love and Violence, jusqu’à Picture a Day Like This (créé à Aix en 2023). Suite à une commande de Katie Mitchell, en résidence à la Deutsches Schauspielhaus de Hambourg, Crimp est revenu à ses premières amours, en proposant un huis-clos cruel et foncièrement pessimiste.

 

La pièce confronte deux couples en crise, dont les plus âgés pourraient être les parents de l’autre. Julia et Paul, la cinquantaine, ont connu une réussite professionnelle brillante, au détriment de leur vie personnelle, proche du vide. Leur appartement froid et clinique n’offre qu’un confort spartiate, signe de leur peu d’appétence pour recevoir : d’où vient pourtant que Julia invite sa jeune collaboratrice Joséfine et son compagnon Tilman, en plein milieu de la nuit, à la manière d’une convocation ? Faut-il considérer l’acceptation d’un horaire aussi incongru comme un acte irrémédiable de soumission, révélateur des rapports de domination sous-jacents ?

Un kaléidoscope d’indices

À l’instar de certains des succès durables de Crimp, notamment La Campagne en 2000, le récit se déploie au travers d’un kaléidoscope d’indices, patiemment mis bout à bout pour en révéler les enjeux. Au terme d’un chassé-croisé éprouvant, tel un jeu du chat et de la souris, les deux couples vont acter une sorte de rite de passage implicite. Pour assumer leur ambition professionnelle, les jeunes doivent être prêts à tout sacrifier, à l’image de Julia dans le passé : du désir d’enfant aux principes moraux, en passant par l’acceptation de la sexualité brutale de son mari avec des inconnus.

Dès le début, la mise en scène de Ludovic Lagarde installe le malaise à partir d’une série de bruitages parasites, dont la conception sonore est signée par Alvise Sinivia : vent et pots d’échappement, issus d’un extérieur sans charme, sont ainsi distillés, tout comme les bourdonnements du réfrigérateur, puis les grésillements lors des rares extraits musicaux. La grisaille ambiante est renforcée par les effets de flou autour du balcon en arrière-scène, évoquant un ailleurs à la fois énigmatique et fantasmatique. Peu à peu, le spectateur lui donne la forme du cauchemar de Crimp, en imaginant une sorte de balustrade vertigineuse, à même d’attirer les pulsions suicidaires des protagonistes. Comme pour ses précédents spectacles, Lagarde se joue de ce minimalisme pour imposer une direction d’acteurs d’une précision au cordeau, idéale pour la concentration sur le texte.

Des partenaires de prédilection

Le Français s’entoure de ses partenaires de prédilection en la personne de Christèle Tual, d’une nervosité fiévreuse et délicieusement ambivalente, accompagné du fascinant Laurent Poitrenaux, d’une perversité subtile dans sa gestuelle et ses attitudes, jusque dans ses moindres silences. À leurs côtés, Guillaume Costanza et Hortense Girard n’ont pas à rougir de la comparaison avec leurs aînés, trouvant toujours le ton juste pour accompagner l’évolution psychologique de leurs personnages.

On tient là une pièce assurément exigeante dans la capacité d’attention qu’elle demande au spectateur pour rassembler les pièces du puzzle et en démêler toute la complexité. Pour autant, quelques traits d’humour, souvent noirs ou absurdes, viennent souvent provoquer le sourire, comme de brèves parenthèses bienvenues pour atténuer la noirceur de ce chemin initiatique.

Visuels : © Marie Gioanni