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Stéphane Ricordel, le funambule des possibles, est mort à 62 ans

par Camille Beauleux
02.08.2026

Cofondateur de la compagnie Les Arts Sauts et codirecteur du Théâtre du Rond-Point, Stéphane Ricordel est décédé le 30 juillet à l’âge de 62 ans des suites d’une maladie neurodégénérative. Trapéziste visionnaire devenu homme de théâtre, il aura profondément transformé les arts du cirque avant d’ouvrir les scènes françaises à toutes les formes du spectacle vivant.

Le monde du spectacle vivant perd l’une de ses grandes figures. Stéphane Ricordel est mort jeudi 30 juillet à l’âge de 62 ans, des suites d’une maladie neurodégénérative. L’annonce a été faite par sa compagne et partenaire artistique, Laurence de Magalhaes, avec qui il codirigeait le Théâtre du Rond-Point depuis 2022. Artiste rare, il aura consacré sa vie à abolir les frontières entre le cirque, le théâtre, la musique et la performance, laissant une empreinte durable sur plusieurs générations de créateurs.

 

Rien ne destinait pourtant Stéphane Ricordel à devenir l’un des grands noms du cirque contemporain. Né en 1963, il passe une grande partie de son enfance à l’étranger, de l’Algérie au Koweït en passant par la Libye. De retour en France, il étudie les arts plastiques puis la biologie cellulaire avant de suivre les Cours Florent, où il découvre le théâtre auprès de Claude Régy. Sa véritable révélation survient à l’école de cirque d’Annie Fratellini.

 

Le choix du trapèze volant relève presque d’un défi intime. Sujet au vertige, il décide d’affronter sa peur plutôt que de la contourner. « Je n’étais pas ce qu’on appelle un enfant de la balle. J’ai choisi cette discipline parce que j’avais le vertige et que je voulais lutter contre », confiait-il avec l’ironie discrète qui le caractérisait.

 

 

 

 

 

 

Les Arts Sauts, une révolution dans les airs

En 1993, Stéphane Ricordel cofonde Les Arts Sauts avec une poignée d’acrobates issus des meilleures écoles françaises de cirque. Leur ambition est radicale : sortir le trapèze volant de son statut de simple numéro spectaculaire pour en faire un langage artistique à part entière.

 

À une époque où la discipline reste associée aux grands chapiteaux traditionnels, la compagnie imagine une spectaculaire structure métallique de vingt mètres de haut permettant de jouer en plein air. Les spectateurs sont allongés sous les artistes, invités à regarder le ciel plutôt qu’une piste circulaire. Le trapèze devient un théâtre aérien où la prouesse technique se met au service de l’émotion.

 

La formule bouleverse les codes du cirque contemporain. Pendant quinze ans, Les Arts Sauts donnent plus de 1 500 représentations dans 57 pays, incarnant l’une des plus belles réussites de la « French Touch » circassienne. Le collectif réunit jusqu’à trente-cinq artistes et techniciens, faisant du voyage un véritable mode de vie. Les enfants grandissent sur les routes avec leur institutrice, les chapiteaux traversent les continents et la troupe affronte aussi les épreuves : la chute gravissime d’un acrobate, la perte d’un chapiteau, les risques permanents d’une discipline où l’erreur peut être fatale.

 

« Dans le monde entier, on nous prenait pour des supermen et des superhéros parce qu’on faisait des acrobaties en l’air, alors qu’on était seulement des hommes comme les autres », rappelait Stéphane Ricordel, toujours soucieux de ramener la prouesse à sa dimension profondément humaine.

 

Loin de la fascination pour le danger, il revendiquait avant tout une proximité avec le public. « On regardait les gens dans les yeux, on est très proches d’eux finalement. Le plus proche possible. »

 

 

 

 

 

 

 

Du chapiteau aux grandes scènes

Lorsque son corps ne lui permet plus de voler, Stéphane Ricordel poursuit naturellement son chemin comme metteur en scène et directeur artistique.

 

Il signe notamment le spectacle de fin d’études du Centre national des arts du cirque en 2011, le 50ᵉ Gala de l’Union des artistes, crée Acrobates avec Olivier Meyrou, puis En passant avec Denis Lavant et Dima Yaroshenko. Toujours attiré par les formes hybrides, il imagine Nuage pour la Nuit Blanche parisienne en 2015, avant de concevoir l’année suivante Terabak, un cabaret explosif réunissant les musiciennes ukrainiennes des Dakh Daughters et des circassiens venus du monde entier.

 

En parallèle, il s’investit dans les institutions culturelles. Avec Laurence de Magalhaes, il prend la direction du Monfort Théâtre en 2009, où le duo développe une programmation mêlant théâtre, danse, musique, cirque et formes émergentes. Ils dirigent ensuite le festival Paris Quartier d’été, devenu Paris l’été, entre 2017 et 2024.

 

En 2022, ils succèdent à Jean-Michel Ribes à la tête du Théâtre du Rond-Point. Leur projet est clair : défendre les écritures contemporaines, favoriser la pluridisciplinarité et attirer de nouveaux publics sans renoncer à l’exigence artistique. Sous leur impulsion, le théâtre confirme son rôle de laboratoire de la création contemporaine .

 

 

 

 

Un passeur de générations

Au fil des décennies, Stéphane Ricordel est devenu bien davantage qu’un trapéziste. Il était un passeur, un bâtisseur de collectifs et un artisan de rencontres entre les disciplines. Son parcours témoigne d’une conviction constante : les arts vivants n’ont de sens que lorsqu’ils abolissent les frontières et rapprochent les artistes du public.

 

Jusqu’aux derniers mois, il continuait d’imaginer de nouveaux projets. Pour la saison à venir du Rond-Point, il préparait notamment une installation avec le plasticien Fabien Chalon où balles en lévitation, plumes suspendues et neige artificielle devaient transformer la scène en paysage onirique. Une ultime manière de prolonger ce qui avait toujours guidé son œuvre : faire entrer le rêve dans le réel.

 

Avec sa disparition, le spectacle vivant français perd un créateur qui aura contribué à faire sortir le trapèze de la seule prouesse pour en faire une écriture poétique. Des hauteurs du chapiteau aux plateaux des grands théâtres, Stéphane Ricordel n’aura cessé de rappeler qu’un artiste ne vole jamais pour s’éloigner des autres, mais pour mieux les regarder, les yeux dans les yeux.

Visuel : Continental Circus Double Trapeze, Creative Commons