Au Théâtre de la Renaissance, Made in France transforme la fermeture d’une usine en comédie à haute vitesse. Une pièce menée tambour battant, qui rit d’un désastre industriel sans jamais le rendre inoffensif.
La question traîne souvent derrière elle un parfum de polémique, comme si le rire ne devenait intéressant qu’au moment exact où il risquait de froisser, de heurter, de dépasser une ligne. Avec Made in France, elle prend une tout autre ampleur. Le sujet n’est pas une provocation facile, ni un prétexte à tester les limites de la liberté d’expression, mais la fermeture d’une usine, la désindustrialisation, la réinsertion, l’impuissance politique, les corps au travail et tout ce qui se défait quand une décision économique tombe de loin sur un territoire.
Lundi soir, au Théâtre de la Renaissance, la pièce commence presque classiquement. Salle encore éclairée, Bertrand Saulnier entre en scène devant des panneaux noirs et s’avance pour raconter un fait réel : une affaire de pollution aux eaux usées dans la Tamise, venue embarrasser les parlementaires de Westminster. L’adresse est frontale, le dispositif sobre, presque attendu. On croit reconnaître une forme de théâtre documentaire où un acteur vient poser le contexte, exposer les faits, installer le sujet. Puis la batterie commence à mordre dans le silence.
À partir de là, quelque chose s’emballe. Mélania Centenere, installée à la batterie, impose une pulsation qui devient très vite plus qu’un accompagnement musical. Elle donne le tempo de l’usine, son bruit, sa cadence, sa brutalité mécanique. Tantôt visible au centre du plateau, tantôt masquée, elle fait entendre ce que les panneaux noirs, les néons et les changements d’espace donnent à voir : une machine qui tourne, qui avale, qui accélère, qui se grippe parfois, puis repart. La scène devient une usine en mouvement, mais aussi une mécanique comique réglée au millimètre.

Dans ce mouvement surgit Émile. À peine sorti de prison, ou presque, il doit pointer à l’usine pour que sa réinsertion professionnelle tienne debout. Un travail d’homme de ménage l’attend, une signature aussi, celle qui doit prouver qu’il était bien là, au bon endroit, le bon jour. Mais dans Made in France, être au bon endroit au bon moment revient souvent à se retrouver pris dans la mauvaise histoire. Un quiproquo s’installe avec le directeur de l’usine, persuadé qu’Émile est le représentant venu annoncer la fermeture du site. Émile, lui, cherche seulement la personne qui pourra signer son papier.
Le procédé du quiproquo est ancien, presque ancestral au théâtre, mais Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget l’arrachent au confort du déjà-vu par la vitesse. Les panneaux s’ouvrent, les néons changent d’ambiance, les personnages apparaissent, disparaissent, reviennent grimés d’un accessoire, d’une veste, d’une posture. Une scène de bureau devient un hangar, une cellule, un couloir de pouvoir. La pièce avance comme un film, avec une sensation de plan-séquence théâtral, une circulation continue des corps et des situations, où la moindre seconde compte.
Cette impression tient beaucoup au jeu des comédiennes et comédiens. Chacun traverse plusieurs rôles, parfois en une fraction de seconde, sans que l’artifice ne fragilise la croyance. Au contraire, il ajoute au plaisir du spectacle. On voit le subterfuge, l’accessoire, le changement de silhouette, mais le jeu est assez précis pour que chaque figure existe pleinement. June Assal peut passer d’une responsable politique sans scrupules à Nadia, ouvrière sur le point de perdre son travail, sans que l’une n’écrase l’autre. Les trajectoires, les corps, les voix, les modes d’action changent. Le théâtre montre son trucage, puis le fait oublier aussitôt.

Le rythme, dans Made in France, tient autant à la scène qu’à l’écriture. Les répliques claquent, se répondent, se coupent, avancent avec une sécheresse comique qui ne lâche jamais le spectateur. On peut en apprécier tout le sel dans cet échange entre Martineau et Nadia, où la lutte pour sauver l’usine se joue aussi dans la manière de parler, d’attaquer, de tenir ou de renoncer :
« Martineau : C’est une idée de merde, le groupe ne vendra pas.
Nadia : Non, l’idée de merde, c’est d’avoir un représentant qu’est vieux au moment où faut sauver l’usine, parce qu’une vieille comme toi, en vrai, elle a qu’une seule envie, c’est de partir avec un gros chèque.
Martineau : Tu crois que je suis représentante syndicale pour ma gueule ?
Nadia : Je crois que tu veux pas sauver l’usine.
Martineau : L’usine va fermer. »
Ce qui frappe, c’est la manière dont la pièce refuse de choisir entre efficacité comique et densité politique. Les situations sont folles, les entrées et sorties parfois jubilatoires, les malentendus s’empilent avec une précision redoutable, mais le sujet reste là, sous la farce, impossible à évacuer. On rit parce que la mécanique est brillante, parce que les acteurs tiennent le tempo, parce que le texte sait faire surgir l’absurde au bon endroit. On rit aussi parce que l’absurde ressemble à quelque chose que l’on connaît déjà : les éléments de langage, les décisions prises ailleurs, les promesses de reprise, les représentants qui parlent à la place des autres, les salariés sommés de croire encore à ce qui s’effondre.

Dans les notes d’intention, Samuel Valensi et Paul-Éloi Forget citent parmi leurs influences la bande originale et la réalisation de Birdman, le film d’Alejandro González Iñárritu, récompensé par l’Oscar du meilleur film en 2015. La référence se comprend très vite : même sensation de mouvement continu, même rôle nerveux de la batterie, même manière de faire passer le spectateur d’un état à l’autre sans lui laisser le temps de s’installer. Dans Made in France, cette énergie n’est pas un simple effet de style. Elle devient une façon de raconter un système où tout va trop vite pour ceux qui le subissent, pendant que ceux qui décident ont toujours une porte, un bureau, un couloir ou un discours pour se protéger.
À la fin de la représentation, Samuel Valensi évoquait l’une des inspirations réelles du spectacle : les ouvriers d’Unilever, engagés dans une grève de plus de mille jours. Il expliquait aussi le choix qui s’était présenté à lui : faire une tragédie qui finit bien ou une comédie qui finit mal. Made in France choisit la seconde voie, et toute sa force tient là. La pièce ne se contente pas d’ajouter de l’humour à un sujet grave pour le rendre plus acceptable. Elle utilise la fiction comme un détour d’une efficacité redoutable, capable de faire sentir la violence d’une situation sans passer par la dénonciation frontale ni par la reconstitution édifiante.
Cette voie est d’autant plus intéressante qu’elle se distingue d’autres formes très présentes aujourd’hui. Le stand-up, par exemple, prend souvent le réel à bras-le-corps, cite, interpelle, égratigne les politiques, les médias, les comportements du quotidien. À l’autre bout du spectre, certaines pièces inscrivent le politique dans une distance historique qui permet déjà le recul. Made in France, elle, invente une fiction contemporaine pour parler d’un sujet brûlant. Elle laisse au spectateur la place de faire le trajet lui-même, d’entendre ce qui résonne, de reconnaître ce qui lui semble familier, de rire avant de comprendre pourquoi ce rire serre un peu.
La Poursuite du Bleu, compagnie fondée en 2014 par Samuel Valensi et implantée à Paris, revendique un théâtre politique, engagé et engageant. Depuis plusieurs années, la compagnie fait déborder ses sujets du plateau : réduction de l’impact environnemental de ses productions, régime végétarien en création comme en diffusion, éco-conception, limitation de l’achat neuf et des volumes à déplacer, transports moins carbonés, renoncement à l’avion.

Au Théâtre de la Renaissance, cette volonté de prolonger le geste artistique s’est aussi traduite par un cycle de tables rondes organisé après les représentations. Sous le titre Réparer l’industrie, La Poursuite du Bleu, le Théâtre de la Renaissance et Anaïs Voy-Gillis ont proposé un espace de discussion entre chercheur·ses, artistes, responsables politiques, entrepreneur·es, syndicalistes et citoyen·nes.
Made in France répond sans discours théorique, par le plateau, par la cadence, par la fiction, par cette batterie qui transforme l’usine en cœur battant. On peut rire d’un sujet dramatique quand le rire ne le déserte pas, quand il en épouse les contradictions, les lâchetés, les emballements, les angles morts. La pièce fait rire de la fermeture d’une usine, mais elle ne rit jamais des ouvriers qui la perdent. Elle trouve dans la comédie une manière de regarder le désastre en face, avec une intelligence rare du rythme, du jeu et du politique.
Made in France jouera au 11·Avignon du 11 au 24 juillet. On espère une reprise parisienne à la rentrée.
Texte et mise en scène
Samuel Valensi & Paul-Éloi Forget
Distribution vue au Théâtre de la Renaissance
Brice Borge : Émile
Valérie Moinet : Martineau
Bertrand Saulnier : Le Directeur
Mélania Centenere : La Batteuse
Michel Derville : Le Président
Samuel Valensi : Casagrande
June Assal : Nadia
Nominations aux Molières
Molière du meilleur spectacle de théâtre privé
Molière du meilleur auteur francophone vivant
Molière de la meilleure mise en scène dans un spectacle de théâtre privé
Prochaines dates
Au 11·Avignon
Du 11 au 24 juillet