Fabrice Ramalingom provoque la rencontre sur scène de deux danseurs, l’un vingtenaire, l’autre octogénaire. Et comme il en va dans l’art chorégraphique, un plus un égalent trois
A-t-on jamais imaginé qu’un écrivain, une musicienne, un artiste peintre, une comédienne, bref n’importe quel artiste, ait à renoncer à la pratique de sa discipline, parce que gagné par l’âge ? L’intensité, la profondeur, de ce qu’ils et elles tiennent à exprimer, à inventer, n’ont strictement rien à voir avec un tel barême. C’est évidemment admis. Il n’est que la danse, exclusivement, pour convoquer un tel critère et en faire motif d’exclusion.
C’est énorme de conséquences et de significations : tout corps montré ne pourrait qu’être juvénile, resplendissant, sûr de lui et éclatant, sans questionnement aucun de pareilles notions. L’artiste chorégraphique serait un ou une athlète. Un corps déficient, vieillissant, vulnérable, serait démonétisé, vidé d’intérêt. Il en va radicalement d’une construction politique du regard. Ce sont des ouvrages entiers qui pourraient s’écrire à partir de là, au croisement des considérations physiologiques et esthétiques, entre paramètres de genre, de performance, de handicap, de productivité, etc.
Arrêtons là, et constatons que jusque voici peu, lorsqu’un.e interprète avancé.e en âge figurait dans la distribution d’une pièce chorégraphique, c’était le plus souvent parce que la dite pièce voulait précisément se confronter à cette question. C’est un acquis en danse contemporaine, encore bien récent, que de voir dorénavant évoluer des interprètes d’un âge avancé sur un plateau, sans que le regard spectateur les assigne à une problématique de l’âge. C’est depuis peu que l’évolution esthétique, et des mentalités plus généralement, permet d’observer un danseur, une danseuse d’âge avancé comme un.e artiste déployant son talent, sa force d’expressivité, tout simplement parmi d’autres.
On était donc un peu intrigué par le propos annoncé de la pièce GENERATIONS – Battle of portraits, créée voici quelques années au Festival d’Uzès, hélas passée plutôt inaperçue comme tant d’autres. Elle vient d’être miraculeusement reprise pour deux soirées au Théâtre Jean Vilar, dans un quartier périphérique de Montpellier, ville où réside son chorégraphe, Fabrice Ramalingom, depuis l’époque désormais lointaine où il figurait dans la compagnie permanente de Dominique Bagouet (jointure des années 80 et 90 du siècle passé). Notons le fait heureux que ce type de programmation attire un public plus divers que celui des stricts passionnés de danse, abonnés de saison et festival ad-hoc.
Le principe de GENERATIONS est on ne peut plus clair : Fabrice Ramalingom, lui-même en partie présent sur scène à cet effet, assume son rôle de provocateur de rencontre. Il invite sur le plateau deux danseurs croisés dans sa vie professionnelle : Jean Rochereau (lui-même interprète de Dominique Bagouet en son temps), aujourd’hui octogénaire, et Hugues Rondepierre, rencontré en cours de formation à Coline (Istres). Lui vient d’avoir 27 ans. Le choc. Avouons qu’on craignait un éventuel dispositif très démonstratif et comparatif sur ce que l’âge fait au corps.
C’est ce qu’évite la dramaturgie extrêmement simple – ici au meilleur sens du terme – de ce duo tirant au trio. On aurait presque pu préférer que la partie parlée des échanges soit un peu plus fouillée, vue l’indigence de l’évocation de Mai 68, et la frustrante minceur de la belle réflexion à peine introduite par Jean Rochereau, le grand aîné, sur l’esquive générale du rapport à la mort dans notre société ; laquelle aurait à voir avec l’embarras des regards sur les corps âgés. De quoi inviter à remettre la mort dans la vie. Il y a bien là une très forte question de danse, ne serait-ce qu’au regard de la mémoire laissée par le sida dans les rangs de cette discipline.
En tous les cas, vie intense il y a en action dans GENERATIONS. Dans le sous-titre Battle of portraits, on entend excellement la dynamique de dialogue jouant du défi. Le regard pourrait d’abord se laisser piéger dans une tentative vaine de comparaison objectivante entre les capacités, ou leur perte, en fonction des deux âges. Or bien vite, et si heureusement, c’est la plénitude des personnalités physiques d’artistes qui aimante la situation.
Jean Rochereau est mince, de complexion aigüe, flexités anguleuses, gestualités tranchantes, trajectoires incisives. Dans cette rencontre, il serait l’aigle. Son jeune partenaire Hugues Rondepierre est légèrement enveloppé, musculeux, élastique et on lui trouve la tri-dimensionnalité très plastique, active, d’héritages tournoyant vers le sol teintés de danses urbaines. Lui serait le félin. En l’écrivant, on se prend à sourire sur l’histoire de Roc, et celle de Pierre, mais aussi d’eau, et de rondeur, qui relèvent avec justesse la saveur de leurs deux patronymes. Rochereau. Rondepierre.
On observe tour à tour la kinésphère vibrante de chacun séparément. La battle suggère qu’on a affaire à deux solos. Mais on sait trop comment nul artiste n’est jamais seul dans son solo. Mais alors, sur un ton généralement joueur, il est un glissement d’une kinésphère dans l’autre, et production d’une métasphère qui aimante. Comme n’importe quel duo, pourrait-on dire. La belle affaire. A ceci près que le contraste d’âges aiguise de manière éclatante cette donnée chorégraphique qu’on ne devrait jamais oublier, qui fait que un plus un peuvent donner trois. C’est que le contraste en action évacue les implicites d’essence romantique, éculés, sur la rencontre fusionnelle plus ou moins attendue d’un duo.
Une image (Romain Lagarde), projetée en grande taille en surplomb de cet échange, galvanise l’inspiration de cette rencontre. On y voit, dans la nature apparemment méridionale, un chemin tracé à travers un côteau, rectiligne devant le regard, vigoureusement ménagé comme une tranchée percée dans la pierre. Très curieusement, alors qu’il s’agit d’une photogtaphie, statique, la rectitude rigoureuse de on impact provoque un trouble du regard, par l’illusion qu’on s’y laisserait aspirer, en train d’avancer, dans une métaphore de la destinée.
Cet arrachement au fauteuil de théâtre, cette mobilité paradoxale en position assise, dit assez bien la puissance modeste, bien heureusement modeste, de la pièce. Par évidence de rencontres.
Visuel : ©Brice Pelleschi