Créée en 2024 au Humboldt Forum de Berlin, la révolte de Kimpa Vita s’étend jusqu’à Bobigny.
Qui est donc Kimpa Vita ? L’une de ces femmes que l’écriture masculine et coloniale du passé a silenciées. Elle fut pourtant, au XVIIe siècle, à la pointe de la lutte contre l’esclavage et l’occupation portugaise dans ce qui deviendra l’Angola. Ses combats s’appuient sur un prophétisme qui lui valut, avec sa mort – elle rendit l’âme sur un bûcher – d’être comparée à Jeanne d’Arc. Malgré les récits de missionnaires capucins, Kimpa Vita est largement oubliée de ce côté-ci de la Méditerranée, mais demeure une figure importante dans son pays d’origine. Il paraissait donc importante de lui faire traverser les eaux qui séparent le continent africain du continent européen.
C’est ce à quoi s’est attelé le chorégraphe congolais Delavallet Bidiefono, en proposant une œuvre qui est tout sauf une pièce biographique, encore moins documentaire. Il retrouve en effet pour Sorcières Dieudonné Niangouna, avec qui il avait créé Shéda en 2013. Infatigable conteur, expert dans l’art de composer des poèmes et des oraisons, l’auteur d’Opération rumba fait parler la prophétesse et, à travers elle, la grande chaîne des femmes violées, tuées, excisées, humiliées. Le talent de Dieudonné Niangouna est ainsi de parvenir, à partir d’une histoire précise, à écrire une fable universelle, l’épopée d’une révolte qui devient collective.
Delavallet Bidiefono fait sentir et contempler cette universalité grâce aux diverses ressources qui s’offrent à lui. Des choix de distribution, d’abord : le personnage de Kimpa Vita est assumé sur scène par deux femmes, Dina Mialinelina, qui parle et chante, et Florence Gnarigo, qui fait sentir la transe de la prophétesse par sa danse. Ses habits noirs l’opposent à la robe rouge étincelante de sa compagne, au port altier, qui semble happée par le ciel. Florence Gnarigo, au contraire, évolue les deux pieds bien ancrés dans la terre, effectuant ses tournoiements au ras du sol. La cohabitation de ces deux façons d’habiter l’espace participe de cette tension vers l’intégralité du monde et rappelle qu’une prophétesse ne saurait faire fi de la matérialité des êtres qui l’entourent.
Toutefois, Delavallet Bidiefono est trop fin chorégraphe pour se contenter de la juxtaposition de deux êtres contraires. Les relations entre les deux interprètes sont plus diverses. L’une en fond de scène, l’autre en avant-scène, jamais elles ne se regardent, mais font entendre par leur chant ou le son de leurs pas sur un plateau recouvert de papier noir cette révolte qui sourd. La lumière de Stéphane ‘Babi’ Aubert joue pour sa part des ruptures franches, passant du noir au rouge et du rouge au noir en un quart de seconde. Les oppositions chromatiques, avec ce drapeau or et ce gong rougi, font émerger aux yeux du public un monde aussi beau que violent.
Cette brutalité de l’éclairage se retrouve dans la création sonore de Marvin Jean. Les chants aux accents lyriques de Dina Mialinelina s’arrêtent avec soudaineté quand retentit la guitare de Benoit Lugué, qui joue à vue. Qu’elle prononce les paroles – réelles ou imaginaires ? – du juge qui condamna Kimpa Vita, et voilà sa voix qui résonne. La conjugaison du corporel et du céleste, du brusque et du doux rend sensible la violence nécessaire à toute révolte en même temps que la pluralité de Kimpa Vita, prophétesse et cheffe politique. C’est ainsi à un rituel insurrectionnel que nous convie Delavallet Bidiefono.
Sorcières/Kimpa Vita, de DeLaVallet Bidiefono & Cie Baninga. A la MC 93 jusqu’au 8 mai.
Visuel : © Pierre Gondard