Au Théâtre de Belleville, Force Bleus s’impose comme une proposition scénique singulière, à la croisée du théâtre documentaire, de la performance musicale et de l’enquête autobiographique.
Conçu et interprété par Thomas Gourdy, avec la composition en direct d’Alexandre Du Closel, le spectacle explore une matière brûlante, peu présente sur les plateaux : celle des héritages familiaux liés à l’institution policière, et plus largement, des zones d’ombre de la mémoire collective française. Un théâtre donc qui se construit face à nous, comme une croisée des questionnements et donc des arts de la scène.
Dès les premières minutes, le dispositif revendique une esthétique du théâtre documentaire. Rien n’est caché : câbles apparents et entremêlés, écrans d’ordinateurs, projecteurs sur trépied, instruments électroniques à vue. Cette mise à nu des moyens techniques ne relève pas uniquement d’un simple choix formel, ce qui serait pour ainsi dire inutile ; elle affirme, au contraire, d’emblée que ce qui se joue ici est une re-fabrication, un montage qui part du réel mais utilise les artefacts du théâtre. Le public assiste à une construction en train de se faire, où archives sonores et vidéos, récits autobiographiques ou fictionnels s’assemblent sous ses yeux. Le spectacle avance par à-coups, reculs, et nous perd un peu en route.
Cette inscription dans le théâtre documentaire ou documenté n’empêche en rien l’intrusion de la fiction. L’un des gestes les plus saisissants du spectacle tient dans un court moment. À l’accueil du public, c’est par un « je » familier que le comédien s’adresse à nous, mais, soudain, l’adresse change et c’est l’irruption d’un autre lieu de la parole. Gourdy bascule et nous fait basculer dans une autre théâtralité : celle de l’audience judiciaire. Le spectateur est pris de court. Ce déplacement, d’une grande intelligence dramaturgique, installe une tension durable entre réalité et représentation. Très souvent, après une scène, le comédien nous dira que ce qui vient d’être joué n’a pas eu lieu. Peu importe au fond, ce qui compte ici, c’est de se saisir du sujet de la violence dite légitime.
Sur scène, Gourdy joue à la fois lui-même et les figures qu’il convoque. Il incarne notamment un juge, une chamane péruvienne, son grand-père, mais aussi des figures politiques comme Charles Pasqua, dont il propose une imitation aussi imprécise que troublante. Ce jeu d’enchâssement — récit dans le récit, théâtre dans le théâtre — crée une stratification des niveaux de lecture. La scène devient un espace où coexistent plusieurs régimes de vérité : celui du témoignage, celui de la reconstitution, celui de la fiction assumée. La vérité est une fiction comme une autre. Celle qui nous conte, une lignée de policiers, au service de la loi, de l’Etat, se sentant légitime, est passionnante.
Au cœur du récit, la figure de Malik Oussekine agit comme un point de gravité. Gourdy revient sur cette mort emblématique, liée à l’action des voltigeurs — unité à laquelle appartenait son père. Mais plutôt que d’en proposer une lecture univoque, il en fait le nœud d’une interrogation plus large sur les violences policières. Le spectacle pose des questions, insiste, creuse — sans jamais chercher à imposer de réponse. C’est une expérience troublante, tant l’on s’attend à entendre une parole qui condamne.
À plusieurs reprises, Gourdy interpelle directement la salle, notamment sur le stress qu’elle peut ressentir face à certaines situations fictionnelles ou réelles qu’il aborde. Le trouble s’installe : joue-t-il ? Est-ce encore du théâtre ? Cette indécision fait partie intégrante de l’expérience. Elle met le public dans une position active, franchement inconfortable, où il doit constamment réévaluer ce qu’il voit et ce qu’il ressent. Et c’est là que la proposition devient jubilatoire.
La musique d’Alexandre Du Closel, toujours en direct, renforce cette instabilité. Ses nappes électroniques, inspirées des sonorités des années 1980, aux échos disco, agissent comme une mémoire parallèle, diffuse, qui contamine la représentation. Elles accompagnent les glissements de registre, soulignent les ruptures, parfois les contredisent. La musique est un matériau dramaturgique au même titre que le texte ou le jeu.
C’est sans doute dans sa dernière séquence que Force Bleus atteint son point de tension maximal. Gourdy y projette une vidéo qu’il a lui-même filmée : des images réelles de violences policières, captées dans le contexte des événements ayant suivi la mort de Nahel Merzouk. Ces images sont projetées directement sur son costume de juge. Le dispositif est d’une force saisissante.
L’effet est double : esthétique et politique. L’image, à la fois tremblée, trouble et brute, confronte le spectateur à une réalité difficilement soutenable, tandis que sa projection sur le costume du juge — figure d’autorité s’il en est — crée un choc symbolique puissant. Ce moment, à la fois dérangeant et éclairant, condense les enjeux du spectacle ; il en est le concentré.
Car Force Bleus ne cesse de jouer avec les contradictions — celles de son auteur, héritier d’une lignée de policiers, mais aussi celles du public. Besoin de la police, désir de justice, dénonciation des abus : ces tensions traversent la pièce sans jamais être résolues. Gourdy s’y inclut lui-même, avec une lucidité parfois ironique. Il ne s’exclut pas du problème ; il s’y expose.
C’est en cela que le spectacle se révèle particulièrement « malin », au sens le plus fort du terme : il déjoue les attentes, refuse les positions figées et oblige à penser dans l’inconfort. En articulant théâtre documentaire, performance et réflexion politique, Force Bleus propose une expérience qui dépasse le simple cadre de la représentation.
Au sortir de la salle, une impression persiste : celle d’avoir été pris dans un dispositif qui, tout en montrant ses ficelles, n’a cessé de nous échapper. Et peut-être est-ce là, précisément, que réside sa nécessité.
Du mercredi 8 au jeudi 30 avril
Mer. 21h15, Jeu. 21h15
Ven. 19h15
Théâtre de Belleville
16, Passage Piver
75011 Paris
(c) Gilles Kayser