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Marjane Satrapi, autrice de « Persepolis », la conscience libre de l’Iran s’est éteinte

par Camille Beauleux
04.06.2026

Marjane Satrapi, connue pour sa bande dessinée et son film Persepolis, s’est éteinte à l’âge de 56 ans, a annoncé sa famille ce jeudi.

 Marjane Satrapi, artiste franco-iranienne, autrice de Persepolis, réalisatrice, peintre et infatigable défenseuse de la liberté est décédée, ce jeudi, à l’âge de 56 ans, laissant derrière elle une œuvre majeure qui a permis à des millions de lecteurs et de spectateurs de comprendre l’Iran au-delà des clichés, à travers le regard intime d’une femme tiraillée entre l’exil et l’attachement à sa terre natale.

 

Sa disparition intervient alors que l’Iran traverse toujours une période de profondes tensions politiques et sociales. Depuis les mouvements de contestation menés par une jeunesse réclamant davantage de libertés jusqu’aux crises régionales qui placent régulièrement le pays au centre de l’actualité internationale. La parole de Marjane Satrapi demeurait celle d’une conscience critique, lucide et profondément humaniste.

 

Une artiste déchirée entre ses deux pays

Née le 22 novembre 1969 à Racht, sur les rives de la mer Caspienne, Marjane Satrapi grandit à Téhéran au sein d’une famille intellectuelle et progressiste. Son enfance est traversée par les grands séismes de l’histoire contemporaine iranienne : la fin du régime du Chah, la révolution islamique de 1979, l’instauration de la République islamique puis la guerre Iran-Irak. Très tôt, ses parents comprennent que le tempérament indépendant de leur fille risque de se heurter à un régime toujours plus autoritaire. En 1984, ils l’envoient poursuivre ses études à Vienne. L’adolescente découvre alors l’exil, la solitude et le déracinement, expériences qui marqueront durablement son œuvre.

 

Après un retour en Iran à la fin des années 1980 pour étudier la communication visuelle, elle choisit définitivement l’exil en 1994 et s’installe en France. À Strasbourg puis à Paris, elle rejoint l’Atelier des Vosges, haut lieu de l’illustration, où elle est encouragée à raconter sa propre histoire.

 

Persepolis, l’autobiographie à succès de Marjane Satrapi

Entre 2000 et 2003 paraît Persepolis. Avec son trait noir et blanc devenu emblématique, elle raconte son enfance iranienne, son adolescence européenne et la difficulté de construire son identité entre deux mondes. Le succès est immédiat. Traduit dans de nombreuses langues, étudié dans les écoles et universités du monde entier, l’ouvrage devient un classique contemporain. Plus qu’une autobiographie, Persepolis offre un témoignage universel sur l’exil, la liberté et la résistance face à l’oppression.

 

Du roman graphique aux plateaux de cinéma

Elle poursuit cette exploration de l’intime avec Broderies puis Poulet aux prunes, récompensé par le prix du meilleur album au Festival d’Angoulême. Refusant de se limiter à la bande dessinée, Marjane Satrapi se tourne ensuite vers le cinéma. En 2007, l’adaptation animée de Persepolis, coréalisée avec Vincent Paronnaud, remporte le Prix du Jury au Festival de Cannes et deux César, consacrant son rayonnement international.

 

Elle adapte ensuite Poulet aux prunes au cinéma avant de s’ouvrir à Hollywood. Polyglotte et curieuse de toutes les formes de narration, elle réalise en 2014 The Voices, une comédie noire et décalée portée par Ryan Reynolds et Gemma Arterton, démontrant sa capacité à naviguer entre les genres avec une liberté rare. En 2019, elle signe Radioactive, consacré à Marie Curie, puis revient en France avec Paradis Paris en 2024, film choral réunissant notamment Monica Bellucci, Rossy de Palma, André Dussollier, Alex Lutz et Roschdy Zem.

 

Artiste totale, elle n’a jamais cessé de peindre, d’écrire et de créer. « Le travail artistique a toujours été pour moi une question de vie ou de mort », confiait-elle encore en janvier 2025. « Lorsque je ne crée pas, je suis malade, angoissée, je ne peux plus respirer. »

 

Une voix engagée pour la liberté en Iran

Au-delà de son œuvre, Marjane Satrapi restera comme l’une des critiques les plus écoutées du régime iranien. En 2025, elle refuse la Légion d’honneur que lui proposait la France. Non par rejet du pays qui l’avait accueillie et dont elle avait acquis la nationalité, mais par fidélité à ses convictions. Elle dénonçait ce qu’elle considérait comme une politique incohérente à l’égard de l’Iran : « Je ne peux ignorer ce que je perçois comme une attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran », écrivait-elle alors. Elle regrettait notamment que de jeunes dissidents, artistes et militants iraniens se voient refuser des visas tandis que certains proches des élites du régime circulaient librement en Europe.

 

Une perte insurmontable

Mais ces derniers mois, la militante et l’artiste avaient laissé place à une femme profondément meurtrie. Depuis la disparition de son mari, le producteur et scénariste Mattias Ripa, le 8 avril 2025, ses proches la voyaient s’éteindre peu à peu. Sur son compte Instagram demeurait un message déchirant : « I lost the love of my life », « J’ai perdu l’amour de ma vie ».

 

Azadeh Kian, sociologue et amie proche de l’artiste, a confié que Marjane Satrapi était « très malade » et qu’elle n’était « plus la même » depuis la mort de son époux. « Elle s’est laissée mourir depuis la mort de son mari qu’elle adorait », a-t-elle déclaré avec émotion, rapportant ces mots que l’artiste lui répétait souvent : « J’arrête de me battre, je veux partir. »

 

Ses proches ont annoncé qu’elle était « morte de tristesse » un peu plus d’un an après la disparition de celui qui partageait sa vie.

 

L’héritage d’une passeuse entre l’Orient et l’Occident

Aujourd’hui, l’Iran perd l’une de ses voix les plus puissantes et la France l’une de ses artistes les plus singulières. Marjane Satrapi avait réussi ce que peu d’écrivains ou de cinéastes accomplissent : transformer une histoire personnelle en patrimoine universel.

 

Ses livres, ses films et ses dessins continueront de raconter ce que les dictatures tentent souvent d’effacer : la mémoire des individus, leur désir de liberté et leur irréductible dignité.

 

La petite fille de Persepolis rejoint désormais les grandes figures de l’exil et de la création. Mais son regard, son humour, sa colère et son amour de la liberté continueront longtemps d’éclairer ceux qui refusent de se résigner.

Visuel : DR