Près de vingt ans après son premier concert parisien, Juanes retrouve, le 21 juillet, une Salle Pleyel conquise d’avance. Porté par une formation d’une remarquable cohésion, le Colombien livre un concert où le rock reprend toute sa place, confirmant le renouveau artistique amorcé avec ses derniers albums.
À écouter autour de nous, le public de la Salle Pleyel semble majoritairement sud-américain. Juanes demeure une véritable icône pour toute une diaspora, et l’immense ovation qui accompagne son entrée sur scène confirme qu’il ne s’agit pas d’un concert comme les autres, mais d’un rendez-vous attendu depuis longtemps.
Entouré de la formation qui le suit depuis plus de deux ans, soit Juan Pablo Daza à la guitare, Emmanuel Briceño aux claviers et à l’accordéon, Felipe Navia à la basse, Richard Bravo aux percussions et Marcelo Novati à la batterie, il ouvre le concert avec une version endiablée de « Me enamora », tirée de La vida… es un ratico.
Malgré les confortables fauteuils de la Salle Pleyel, le public se lève comme mû par un ressort. Personne ne regagnera sa place avant la fin du concert.
Le ton est donné.
Ce qui frappe immédiatement, c’est l’orientation résolument rock du spectacle.
Le retour de Juanes à la Fender Stratocaster en est le premier symbole. Plus qu’un simple choix esthétique, cette guitare accompagne un jeu devenu plus incisif, plus expressif, où les parties de guitare occupent une place bien plus importante que lors des tournées précédentes. Rythmique, solos, interventions mélodiques : Juanes rappelle tout au long de la soirée qu’il demeure avant tout un remarquable guitariste. Il ne quittera d’ailleurs pas cette Stratocaster blanche de tout le concert.

L’enchaînement avec « La paga », l’un des plus beaux exemples de cumbia-rock de Un Día Normal, confirme immédiatement cette orientation. La fusion entre la batterie rock, les percussions latino-américaines et les guitares électriques déclenche une véritable fête colombienne. Les fans envahissent les travées, chantent chaque parole et transforment la Salle Pleyel en piste de danse.
À plusieurs reprises, Juanes s’adresse au public exclusivement en espagnol. Les réactions enthousiastes de la majorité des spectateurs témoignent de la forte identité hispanique de la salle, même si une partie du public francophone reste parfois à l’écart de ces échanges.
La setlist ressemble davantage à une célébration de toute sa carrière qu’à une tournée de promotion. Quatre titres de JuanesTeban sont interprétés, dont « Una noche contigo » et « Nada que perder ». Le reste du concert fait la part belle à Un Día Normal et Mi Sangre, dont Juanes reprend l’essentiel des grands succès dans des arrangements plus rock, sans jamais perdre l’esprit profondément latino qui les caractérise.
Cette nouvelle lecture de son répertoire illustre parfaitement l’évolution amorcée avec Vida Cotidiana et JuanesTeban. Juanes ne cherche plus à moderniser son identité musicale : il la revendique pleinement.
Tout au long de la soirée, Juanes démontre qu’il est sorti de la période de doute qu’il évoquait lui-même dans Rolling Stone. Son jeu de guitare retrouve toute son ampleur, tandis que sa voix conserve une puissance et une justesse remarquables.
« J’ai commencé avec beaucoup d’innocence et de spontanéité en faisant de la musique, mais avec le temps, la tension, le succès et tout ce qui s’est passé m’ont sorti de ce centre… Je suis arrivé à un endroit très triste où j’ai compromis mon art ».
Après avoir invité une spectatrice à interpréter avec lui « Fotografía », un moment aussi spontané que touchant, puis traversé la fosse dans une ambiance d’une rare convivialité, le concert prend un virage inattendu.
Le groupe se lance dans un medley consacré à ses influences hard rock et metal en enchaînant « Paranoid » de Black Sabbath, « Enter Sandman » de Metallica puis « Seven Nation Army » des White Stripes. Une manière de rappeler que, bien avant sa carrière solo, Juanes fut le leader d’Ekhymosis et qu’il n’a jamais totalement renoncé à ses premières amours musicales.

Lorsque retentissent enfin les premières notes de « La Camisa Negra », la Salle Pleyel explose. L’accueil réservé au plus grand succès de sa carrière est à la hauteur de son statut : pendant quelques minutes, on se demande véritablement si les murs de la salle vont résister à l’enthousiasme du public.
Le concert s’achève en apothéose avec « A Dios le pido », devenu au fil des années un véritable hymne pour des millions d’Hispanophones. Peu à peu, Juanes cesse presque de chanter. Il laisse la Salle Pleyel reprendre seule le refrain, comme si cette chanson ne lui appartenait plus tout à fait. Il ne reste bientôt que plusieurs milliers de voix unies dans un même élan.
Rarement un concert aura donné avec autant d’évidence le sentiment qu’une chanson appartient désormais à son public.
À la Salle Pleyel, Juanes n’a pas seulement revisité ses plus grands succès. Il a rappelé qu’il demeure l’un des rares artistes capables de faire dialoguer avec autant de naturel le rock, les rythmes colombiens et la chanson populaire.
À cinquante-quatre ans, il ne regarde pas son passé avec nostalgie. Au contraire, il le réinvente sur scène avec une énergie retrouvée et un plaisir de jouer communicatif. Le guitariste colombien confirme ainsi que le renouveau artistique amorcé en studio trouve aujourd’hui son prolongement naturel sur scène.
Pour les spectateurs présents ce soir-là, ce concert n’avait rien d’une tournée nostalgique. Il ressemblait davantage à la démonstration qu’un artiste peut, après plus de vingt-cinq ans de carrière, retrouver l’élan de ses débuts sans renier ce qui a fait son identité. C’est sans doute la plus belle réussite de cette soirée.
Photos : YB
Les disques de Juanes qu’il faut posséder dans sa discothèque :