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Festival d’Avignon : Le deuil sied à Électre en VF de Gwenaël Morin

par Amélie Blaustein-Niddam
22.07.2026

Pour clore la mission que Tiago Rodrigues lui a donnée à son arrivée, celle de « Démonter les remparts pour finir le pont », Gwenaël Morin s’empare avec délire et joie du texte d’Eugene O’Neill, Le Deuil sied à Électre. Sortez les pop-corn, c’est parti pour 3 h 30 à couper le souffle de talent.

« Je ne sais rien de l’amour et je ne veux rien savoir »

La méthode Morin est la même depuis le jour 1. Il est au théâtre ce que l’Arte Povera est à l’art. Du brut, du corps, de la voix, des décors réduits à l’ultra-minimum, des matériaux de base et un fort esprit de troupe. Pour Démonter les remparts pour finir le pont, Gwenaël Morin a déjà créé trois pièces : Le Songe en 2023, suivi de Quichotte en 2024 et enfin Les Perses en 2025. La pièce est la seule à se jouer du premier au dernier jour du Festival, dans le jardin de la rue de Mons. Pour ce dernier volet, il a choisi, et quelle heureuse idée, de piocher dans l’œuvre du dramaturge américain Eugene O’Neill qui, en 1931, transpose l’histoire d’Électre en pleine guerre de Sécession.

« Avez-vous oublié la nuit où nous avons marché sur la plage ? »

Fabien-Aïssa Busetta (Pete), Virginie Colemyn (Christine), Kady Duffy (Eisel), Julian Eggerickx (le Lecteur), Barbara Jung (Vinnie), Grégoire Monsaingeon (Adam, Orin, Ezra) sont tous et toutes là dans ce jardin où, pour une fois, le mistral apporte un peu de fraîcheur. Ils et elles sont en tenue de tous les jours. Il y a une bonne dizaine de chaises en plastique de jardin et deux tables pliantes en guise de décor. À la lumière, Philippe Gladieux est calme pour le moment. Plus tard, le mur de la Maison Jean-Vilar sera vert et les arbres bleus, car dans ce drame une bonne touche surréaliste ajoute à la tragédie.

« Les damnés ne pleurent pas »

Gwenaël Morin les fait jouer avec l’attitude et la voix d’un téléfilm américain mal doublé du dimanche après-midi. Autant vous dire qu’à la première seconde on éclate de rire, mais le rire va se mêler à bien d’autres sensations comme la peur et la peine. La troupe joue avec les tripes, dans un jeu à la Artaud sans jamais perdre cette bizarrerie pop dans la voix. Le décalage est juste parfait, idéal pour nous entraîner dans cette revisite des Atrides.

« La haine, le désir de vengeance et le besoin d’amour »

Dans une maison bourgeoise, Christine file le parfait amour avec son amant Adam, qui lui fait mine de courtiser Vinnie, la fille de Christine, qui elle-même est courtisée par Pete, qu’elle ignore, qui lui-même a une sœur qui lorgne sur Orin, le fils de Christine. Tout ce petit monde attend que Ezra, le mari de Christine, revienne de la guerre. Vous avez suivi ? Mais, pour vivre leur amour au grand jour à une époque où le divorce est interdit, Christine et Adam fomentent un crime : tuer Ezra pour enfin être libres.

« Et si je me déshonore, au moins j’aurai l’homme que j’aime »

Comment vous dire que l’on plonge de tout notre être dans cette histoire à mille rebondissements ? Vinnie, comme dans Électre, pousse son frère à venger l’assassinat de leur père en tuant leur mère et son amant. Cela est totalement respecté, mais à la sauce américaine en VF donc. Dans cette actualisation du siècle dernier, on entend avec clarté l’inceste qui part d‘Œdipe, à la fois entre le frère et la sœur, mais aussi entre la sœur et le père et le frère et la mère. C’est crade à tous les étages, personne n’est à sa place, la famille se mêle des couples et les couples font mine d’obéir aux familles.

« Je trouvais que nos tombes avaient besoin de beauté »

Morin excelle dans la direction jusqu’au-boutiste de ses comédien·ne·s, qui jouent jusqu’à la corde et nous bouleversent dans leurs joutes. Virginie Colemyn (Christine), dans sa passion comme dans sa douleur, et Barbara Jung (Vinnie), dans sa folie, alimentent la sensation que tout cela va mal finir. Grégoire Monsaingeon (Adam, Orin, Ezra) excelle dans son triple jeu, qui lui demande de friser l’épuisement pour tenir bon pendant ces 3 h 30, pauses de deux fois dix minutes au jardin comprises. Morin, comme à son habitude, explose le quatrième mur et la notion de scène tout court.

Ce dernier volet de Démonter les remparts pour finir le pont est de loin le plus abouti, car il permet aux comédien·ne·s de développer une palette de jeu immense dans un temps long qui passe à toute allure.

Notre dossier Festival d’Avignon

Visuel : Le deuil sied à Électre, Gwenaël Morin, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon