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Frédérique Ait-Touati et Nathalie Vimeux : « Le monde du théâtre est menacé »

par Amélie Blaustein-Niddam
02.09.2026

Frédérique Aït-Touati et Nathalie Vimeux ont pris la direction du Théâtre de la Cité internationale, à Paris, en septembre 2025. Interview.

Racontez-moi le lien entre vous deux. Pourquoi avez-vous candidaté ensemble ?

FA : Nous nous sommes rencontrées en 2015 aux Amandiers. Nathalie et Philippe Quesne m’avaient invitée avec Bruno Latour et l’École expérimentale des arts politiques que je dirigeais. Nous nous connaissons donc depuis plus de dix ans. En 2015, nous avons réalisé un grand projet, « Le Théâtre des négociations », qui investissait tout le théâtre des Amandiers, les plateaux comme les loges. Il y avait 200 étudiant.e.s venu.e.s du monde entier invités à pré-jouer la conférence de Paris sur le climat, la COP21, avec une idée très audacieuse de Laurence Tubiana : ouvrir la table des négociations au public, alors que ces dispositifs sont habituellement fermés, mais aussi aux non-humains. Cette idée a fait des émules un peu partout. On en retrouve l’esprit dans le mouvement autour des droits de la nature, dans ce que fait par exemple Camille de Toledo sur les fleuves. Nous prenions possession d’un théâtre pour en faire un lieu politique. Notre arrivée au Théâtre de la Cité internationale s’inscrit dans la continuité de cette expérience.

Vous avez quand même des profils un peu différents. Frédérique Aït-Touati, vous êtes universitaire.

FA : Je suis metteuse en scène et universitaire depuis vingt ans. J’ai toujours mené les deux en parallèle.

Frédérique Aït-Touati, pouvez-vous raconter un peu cela ? Parce que ce ne sont pas des croisements si évidents.

FA : Ce sont pour moi des façons différentes d’approfondir les mêmes questions. J’ai créé ma compagnie au moment où je commençais ma thèse, la même année. Ma thèse portait sur la façon dont la littérature et la science changent le monde au XVIIᵉ siècle. Il y avait déjà un lien entre arts et savoirs. J’ai fait en sorte que ma vie ressemble à ce que je racontais dans ma thèse : je ne peux pas séparer les deux aspects. J’ai toujours tenu les deux ensemble ; pour moi, c’est essentiel. La Cité internationale était l’occasion de développer cela dans un lieu qui est un théâtre au milieu d’un campus, avec des étudiant.e.s et des chercheur.e.s.

Nathalie Vimeux, vous, pour le coup, vous venez du monde du spectacle et de l’art en général. Vous avez travaillé au Grand Palais. C’est votre poste précédent. Que faisiez-vous au Grand Palais ?

NV : Au Grand Palais, je faisais beaucoup de choses, mais j’ai surtout accompagné l’entrée et la sortie des travaux, et toute la première édition du Grand Palais d’été. Il s’agissait de relever le défi d’inviter des artistes, des metteurs et metteuses en scène ainsi que des chorégraphes à prendre possession de cette grande nef, qui n’est pas conçue pour le spectacle vivant. C’était l’un des défis de la réouverture. Sinon, j’ai passé toute ma vie à travailler dans le spectacle vivant : au Festival d’Avignon pendant dix ans, avec Philippe Quesne à Nanterre-Amandiers, où j’étais en co-direction, et désormais à la Cité internationale.

Frédérique Aït-Touati et Nathalie Vimeux, dans votre projet de candidature, qu’avez-vous gardé de vos parcours précédents pour candidater ensemble ?

NV : C’est un théâtre dans une université, au milieu de 8 000 étudiant.e.s venant du monde entier. C’est aussi une sorte de microcosme, parce qu’il y a 49 maisons, la plupart nationales, traversées par des enjeux géopolitiques. Il y a donc à la fois cette dimension internationale très forte, la jeunesse au cœur du projet, et une utopie qui a présidé à la création de la Cité internationale en 1925. Le théâtre date de l’entre-deux-guerres, dans le sillage de la Société des Nations, avec cette idée de contribuer à maintenir la paix en faisant dialoguer des jeunesses du monde entier, mais aussi la science et la recherche universitaire.
FA : De mon côté, ce que je garde de mon parcours tient à deux choses. D’abord, mon parcours de chercheuse. Je garde notamment tout le travail mené avec Bruno Latour pendant des années autour de cette question : comment habitons-nous un monde en train de se désagréger sous nos yeux ? C’est une question que Bruno a posée très tôt, il y a vingt ans, et qui aujourd’hui — nous parlons en juillet 2026, à Avignon — est devenue absolument urgente. Du côté du théâtre, il s’agit aussi de travailler sur la manière dont nos formes artistiques sont transformées par la crise écologique. C’est ce que nous partageons avec Nathalie. Nous souhaitons mettre nos plateaux à disposition de personnes qui mènent des recherches à la fois esthétiques et politiques, et faire en sorte que les questions qui traversent la société soient au cœur de la saison. C’est la préoccupation des artistes et des chercheur.e.s que nous allons inviter et accueillir en résidence, en nous inspirant de cette utopie première de la Cité internationale : habiter ensemble pour préserver de la paix. Mais habiter ensemble implique des questions — comme le suggère le terme « habitabilité » — à la fois écologiques, politiques, sociales et de justice. Nous arrivons en 2025 et notre première saison, 2026-2027, s’inscrit dans un contexte particulier. Le monde du théâtre est menacé, et nous avons le sentiment que ce projet répond à la fois à une histoire longue et à un moment historique. Prendre la direction d’un lieu à ce moment-là constitue un véritable tournant, et une responsabilité, dans un théâtre qui possède une histoire riche et qui a fait découvrir de nombreux artistes étrangers.

Quel est votre projet pour ce théâtre, Frédérique Aït-Touati et Nathalie Vimeux ? Comment souhaitez-vous occuper les plateaux ?

FA et NV : Avec plusieurs générations d’artistes, venant d’autres pays ou de France. La Cité internationale est l’un des cœurs du projet. L’autre aspect concerne le rapport à la recherche et à la pensée : pas seulement la recherche académique, mais aussi les penseurs et penseuses, les artistes qui pensent à travers des formes. Et puis, il y a une place importante accordée à la jeunesse, puisque nous sommes dans un lieu habité par des étudiant.e.s du monde entier.
Nous voulons retisser un lien fort avec notre écosystème, au cœur d’un parc. La spécificité de ce lieu est telle que le projet est né de l’endroit même. Nous allons travailler, et nous travaillons déjà, avec toutes les maisons. Le théâtre compte trois salles très différentes, avec des esthétiques et des fonctionnalités propres : la salle historique et frontale en bois, la Coupole ; la Galerie, une boîte noire transformable avec un gradin rétractable ; et la Resserre, une petite salle de 144 places, dédiée aux formes plus légères, aux débats et aux rencontres.
Nous voulons recréer et renforcer les liens avec les étudiant.e.s qui vivent à la Cité. Nous avons créé un label pour certains projets, « Made in the Cité », que vous retrouverez dans la brochure. Ce sont des propositions qui invitent les étudiantes et les étudiants à participer. Par exemple, un projet avec Ivana Müller associera les habitant.e.s de ce territoire unique, à travers une résidence d’enquête et de dialogue. Son projet s’appelle Réparer l’Invisible et propose des actions de réparation d’objets et d’histoires pendant une résidence de quatre semaines.
D’autres projets associent directement les résident.e.s à la vie du théâtre. En janvier dernier, nous sommes parties avec un groupe d’étudiant.e.s au Festival Premières au Maillon à Strasbourg pour qu’ils et elles voient l’ensemble des spectacles et en choisissent un. Nous leur avons confié une véritable responsabilité de programmation. Leur choix s’est porté sur le travail de Marah Haj Hussein, une chorégraphe palestinienne basée à Anvers. Ce spectacle sera présenté au printemps 27.
Nous renouvelons l’expérience avec un autre groupe d’étudiant.e.s que nous emmènerons en novembre au Festival Premières, afin de créer toujours plus de liens avec l’écosystème remarquable qu’est la Cité. C’est le seul endroit en France qui rassemble 49 pavillons nationaux sur un campus étudiant. Des dizaines de langues s’y croisent quotidiennement ; c’est un cadre stimulant. Une grande pelouse s’étend devant nos bureaux, constituant un espace de rencontre exceptionnel, une véritable utopie réelle qui nourrit notre projet.

Vous mentionniez que votre programmation n’était pas entièrement fixée et que vous conserviez une certaine souplesse, ce qui est rare. Quelle marge de manœuvre vous préservez-vous pour accueillir des spectacles coup de cœur découverts aux festivals In et Off d’Avignon ?

FA et NV : Nous avons préservé cette marge de manœuvre pour adapter la programmation au rythme des étudiant.e.s, dont le renouvellement est important en janvier. Quelques repères sont posés : nous avons structuré la deuxième partie de saison autour de trois temps forts intitulés A nos printemps, articulés autour de notre ligne artistique, mais dont les contours restent encore ouverts.
Notre démarche repose sur le travail partenarial, par choix méthodologique autant que par nécessité économique. Ces projets demandent plus de temps de montage et restent ouverts aux coopérations.

Cela pose la question des moyens financiers. Pouvez-vous préciser le positionnement du Théâtre de la Cité internationale concernant ses financements publics, Nathalie Vimeux et Frédérique Aït-Touati ? Est-il entièrement subventionné, et par quels acteurs ?

FA et NV : Nous sommes subventionnées, comme la majorité des théâtres publics parisiens, principalement par l’État, par la Ville, par la Région via une convention, et par la Cité elle-même, dont le théâtre était à l’origine un service avant de devenir une association indépendante.
C’est un montage financier particulier : un théâtre public soutenu historiquement par la Cité et par des mécènes comme Hermès, pour le programme New Settings, devenu Transforme. Le Festival Transforme, qui occupe une place majeure dans notre projet, est mené avec plusieurs autres théâtres : la Comédie de Clermont-Ferrand, le Théâtre National de Bretagne, et les SUBS à Lyon.

On le constate, l’apport de fonds privés est devenu indispensable. Comment gérez-vous le mécénat et ces partenariats ?

FA et NV : Nous développons des collaborations avec des structures peu habituées au secteur du spectacle vivant, notamment dans le cadre de programmes de recherche (le PEPR sur l’habitabilité que nous accueillons au théâtre), autour de recherches accessibles au public. Notre candidature proposait de concrétiser un rapprochement souvent évoqué entre le monde de la recherche et le théâtre, notamment en associant le CNRS. Nous créons avec le CNRS un Institut pour une Terre habitable au sein même du théâtre : un espace permanent accueillant des chercheur.e.s à demeure, avec des bureaux, des chercheur.e.s en post-doctorat et un mois entier dédié à la recherche-création en mars.
Nous collaborons également avec l’Université Paris Sciences et Lettres (PSL), qui regroupe notamment plusieurs grandes écoles d’art parisiennes. En mars 2027, PSL s’associera à ce mois de la recherche-création. Deux institutions majeures s’investissent ainsi dans le théâtre selon des modalités différentes.

Frédérique Aït-Touati, est-ce à dire que le passage par l’université constitue un moyen de pallier la baisse des subventions ?

FA : Il ne faut pas présenter les choses ainsi : ces partenariats ne remplacent en aucun cas les subventions publiques. Nous ne menons pas cette démarche pour des raisons financières, mais par conviction artistique et scientifique. Pour déployer ces projets, des partenariats financiers sont nécessaires, mais ils ne se substituent pas aux aides de l’État, de la Ville ou des collectivités territoriales.

Comment composer avec des dotations publiques réduites ?

NV : Les subventions publiques structurantes ne peuvent être remplacées par des partenariats privés ou de recherche, qui soutiennent des actions ponctuelles sans assurer le fonctionnement pérenne ni l’accompagnement des artistes. Il faut donc d’abord défendre la nécessité des financements publics aux côtés de nos confrères, consœurs et des artistes, tout en explorant des ressources complémentaires comme le mécénat, en gardant à l’esprit que ce dernier s’inscrit dans un temps long et répond à des besoins spécifiques.
Vous souhaitez réintroduire une dimension festive dans ce lieu, Nathalie Vimeux et Frédérique Aït-Touati. En quoi la fête a-t-elle sa place dans un théâtre ?
Parce qu’il s’agit d’un acte politique. C’est un point de convergence entre nous : la joie, au sens nietzschéen du terme, constitue un levier de résistance essentiel. Face aux tensions actuelles, préserver et partager cette joie représente une démarche profondément politique.

 

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Visuel : © César Vayssié, brochure de saison 26-27