Frédérique Aït-Touati et Nathalie Vimeux ont pris la direction du Théâtre de la Cité internationale, à Paris, en septembre 2025. Interview.
Nous nous sommes rencontrées en 2015 aux Amandiers. Ce sont Nathalie et Philippe qui m’ont invitée avec Bruno Latour et l’école expérimentale des arts politiques. Nous nous connaissons depuis 12 ans. En 2015, nous avons invité, Philippe Quesne et moi, Bruno Latour et Frédéric Gey, qui dirigeait le laboratoire SPEAP. En fait, nous avons notamment réalisé un grand projet lorsque nous sommes arrivées, car c’était très tôt après notre arrivée. C’était notre première saison. Cela s’appelait « Le Théâtre des négociations ». Nous avions été dans tous les Amandiers, partout sur les plateaux, dans les loges. Il y avait 260 étudiant.e.s qui venaient du monde entier. Et nous avions pré-enacté la conférence sur le climat de la conférence de Paris après 2015, avec une idée très audacieuse de Laurence Tubiana, qui était de dire que nous ouvrons la table des négociations au public, d’abord, parce que c’étaient des dispositifs fermés habituellement, et aux non-humains. Ensuite, cela a fait des émules partout. On retrouve tout le mouvement sur les droits de la nature, tout ce que fait Camille de Toledo sur les fleuves : tout cela est né pendant ces négociations. Puis avec une recherche esthétique aussi : Philippe Quesnes avait conçu des scénographies partout. Nous prenions possession d’un théâtre pour en faire un lieu politique.
Je suis metteuse en scène et universitaire depuis 20 ans. J’ai toujours mené les deux en parallèle.
Pour moi, ce sont des façons différentes d’approfondir les questions. J’ai créé ma compagnie au moment où je rentrais en thèse, la même année. Pour moi, c’est le début, l’un ne précède pas l’autre. Ma thèse portait sur la façon dont la littérature et la science changent le monde au XVIIᵉ siècle. Il y avait déjà un lien. J’ai fait en sorte que ma vie ressemble à ce que je racontais dans ma thèse : nous ne pouvons pas séparer les deux aspects. J’ai toujours tenu les deux ensemble, pour moi c’est vital. C’était l’occasion de développer cela à la Cité internationale, un lieu qui est un théâtre au milieu d’un campus, avec des étudiant.e.s et des chercheur.e.s.
Au Grand Palais, je faisais beaucoup de choses, mais j’ai surtout géré l’entrée et la sortie des travaux. Notamment toute la première édition du Grand Palais d’été, qui consistait à relever ce défi d’inviter des artistes, metteurs et metteuses en scène, ainsi que des chorégraphes à prendre possession de cette grande nef, qui n’est pas conçue pour le spectacle vivant. C’était le défi à relever lors de la réouverture. Sinon, j’ai passé toute ma vie à travailler dans le spectacle vivant : au Festival d’Avignon pendant dix ans, avec Philippe à Nanterre-Amandiers à la direction adjointe, et à la Cité internationale.
C’est un théâtre dans une université, au milieu de 8 000 étudiant.e.s venant du monde entier. C’est une sorte de microcosme aussi, parce qu’il y a 49 maisons, la plupart nationales, qui présentent des enjeux géopolitiques entre elles. Il y a donc à la fois cette dimension internationale très forte, la jeunesse au cœur du projet, et une utopie qui a présidé à la création de la Cité internationale en 1925 (le théâtre date de l’entre-deux-guerres, dans le sillage des Nations Unies, avec cette idée de maintenir la paix en faisant dialoguer des jeunesses du monde entier, puis la science et les recherches universitaires). Et de mon côté, pour vous répondre, ce que je garde de mon parcours… Ce sont deux choses. D’un côté, tout ce que j’ai fait en recherche… Je garde tout ce que j’ai fait avec Bruno Latour pendant des années sur la question de savoir comment nous habitons un monde en train de se désagréger sous nos yeux. C’est une question qu’il a posée très tôt, Bruno, il y a 20 ans, et qui aujourd’hui — nous parlons au mois de juillet 2026 à Avignon — est une question absolument urgente. Cette question est donc remobilisée… Et du côté du théâtre, c’est complètement lié à la recherche, puisqu’il s’agissait aussi d’un travail sur la manière dont nos formes artistiques sont transformées par la crise écologique.
C’est ce que nous avons en commun avec Nathalie. Nous souhaitons mettre nos plateaux à disposition de personnes qui mènent des recherches à la fois esthétiques et politiques. Et faire en sorte que toutes les questions qui traversent la société soient au cœur de la saison. C’est la préoccupation de tous les artistes et de tous les chercheur.e.s que nous allons inviter et accueillir en résidence, très inspirées par cette utopie première de la Cité internationale : habiter ensemble autour de la paix. Mais habiter ensemble implique des questions — comme le suggère le terme « habitabilité » — à la fois écologiques, politiques, sociales et de justice. Nous arrivons en 2025, et pour les saisons 2026-2027, notre première saison s’inscrit dans un contexte essentiel. Le monde du théâtre est menacé, et nous avons le sentiment que ce projet répond à la fois à une histoire longue et à un moment historique. Prendre la direction d’un lieu à ce moment-là constitue un véritable tournant, dans un théâtre qui possède une histoire riche et qui a fait découvrir de nombreux.ses artistes étranger.ère.s.
Avec plusieurs générations d’artistes, venant d’autres pays ou de France. La Cité internationale est l’un des cœurs du projet. L’autre aspect concerne le rapport à la recherche et à la pensée : pas seulement la recherche académique, mais aussi les penseurs et penseuses, les artistes qui pensent à travers des formes. Et puis, il y a une place importante accordée à la jeunesse, puisque nous sommes dans un lieu occupé par des étudiant.e.s du monde entier. Il s’agit de retisser un lien fort avec notre écosystème, au cœur d’un parc. La spécificité de ce lieu est telle que le projet est né de l’endroit même. Nous allons travailler, et nous travaillons déjà, avec toutes les maisons. Le théâtre compte trois salles très différentes, avec des esthétiques et des fonctionnalités propres : la salle historique et frontale en bois, la Coupole ; la Galerie, une boîte noire transformable avec un gradin rétractable ; et la Resserre, une petite salle en haut de 144 places dédiée aux formes plus légères, aux débats et aux rencontres. Il s’agit de recréer et de renforcer les liens avec les étudiant.e.s qui vivent à la Cité. Nous avons créé un label pour certains projets, « Made in the Cité », que vous retrouverez dans la brochure. Ce sont des propositions qui invitent les étudiantes et les étudiants à participer. Par exemple, un projet avec Ivana Müller consultera les habitant.e.s de ce territoire unique, suivi d’une résidence d’enquête et de dialogue. Son projet s’appelle Réparer l’Invisible et propose des actions de réparation d’objets et d’histoires pendant une résidence de quatre semaines.
D’autres projets associent directement les résident.e.s à la vie du théâtre. En janvier dernier, nous sommes parties avec un groupe d’étudiant.e.s au Festival Impatience pour qu’ils et elles visionnent l’ensemble des spectacles et en choisissent un. Nous leur avons confié une responsabilité de programmation. Leur choix s’est porté sur le travail de Marah Haj Hussein, une chorégraphe basée à Anvers. Nous nous sommes engagées à programmer ce spectacle, présenté au printemps. Nous renouvelons l’expérience avec un autre groupe d’étudiant.e.s que nous emmènerons en novembre au Festival Impatience, afin de créer toujours plus de liens avec cet écosystème remarquable. C’est le seul endroit en France qui rassemble 49 pavillons nationaux. Des dizaines de langues s’y croisent quotidiennement ; c’est un cadre stimulant. Une grande pelouse s’étend devant nos bureaux, constituant un espace de rencontre exceptionnel, une véritable utopie réelle qui nourrit notre projet.
Nous avons préservé cette marge de manœuvre pour adapter la programmation au rythme des étudiant.e.s, dont le renouvellement est important en janvier. Quelques repères sont posés : nous avons structuré une saison au printemps intitulée « Un temps au printemps », avec trois temps forts articulés autour de la ligne artistique, mais dont les contours restent ouverts. Notre démarche repose sur le travail partenarial, par choix méthodologique autant que par nécessité économique. Ces projets demandent plus de temps de montage et restent ouverts aux coopérations. Les événements d’« Un temps au printemps » sont ainsi construits avec d’autres partenaires.
Nous sommes subventionnées comme la majorité des théâtres publics parisiens : principalement par l’État, par la Ville, par la Région via une convention, et par la Cité elle-même, dont le théâtre était à l’origine un service avant de devenir une association indépendante. C’est un montage financier particulier : un théâtre public soutenu historiquement par la Cité et par des mécènes comme Hermès (pour le programme New Settings, devenu Transform). Le Festival Transform, qui occupe une place majeure dans notre projet, est mené avec trois partenaires institutionnels à la Comédie de Clermont-Ferrand, au Théâtre National de Bretagne, au SUBS à Lyon et au TCI.
Nous développons des collaborations avec des structures peu habituées au secteur du spectacle vivant, notamment dans le cadre de programmes prioritaires de recherche (PEPR) axés sur des recherches accessibles au public. Notre candidature proposait de concrétiser un rapprochement souvent évoqué entre le monde de la recherche et le théâtre, en associant le CNRS. Nous créons un Institut pour une Terre habitable au sein même du théâtre : un espace permanent accueillant des chercheur.e.s à demeure, avec des bureaux, des chercheur.e.s en post-doctorat et un mois dédié à la recherche-création en mars.
Nous collaborons également avec l’Université Paris Sciences et Lettres (PSL), qui regroupe les grandes écoles d’art parisiennes. Pour mars 2027, ils et elles s’associent à ce mois de la recherche-création. Deux institutions majeures s’investissent ainsi dans le théâtre selon des modalités différentes.
Il convient de ne pas présenter les choses ainsi : ces partenariats ne remplacent en aucun cas les subventions publiques. Nous ne menons pas cette démarche pour des raisons financières, mais par conviction artistique et scientifique. Pour déployer ces projets, des partenariats financiers sont nécessaires, mais ils ne se substituent pas aux concours de l’État, de la Ville ou des collectivités territoriales.
Les subventions publiques structurantes ne peuvent être remplacées par des partenariats privés ou de recherche, qui soutiennent des actions ponctuelles sans assurer le fonctionnement pérenne ni l’accompagnement des artistes. Il s’agit donc d’abord de défendre la nécessité des financements publics aux côtés de nos confrères, consœurs et des artistes, tout en explorant des ressources complémentaires comme le mécénat, en gardant à l’esprit que ce dernier s’inscrit dans un temps long et répond à des besoins spécifiques.
Parce qu’il s’agit d’un acte politique. C’est un point de convergence entre nous : la joie, au sens nietzschéen du terme, constitue un levier de résistance essentiel. Face aux tensions actuelles, préserver et partager cette joie représente une démarche profondément politique.