Chloé Jafé a passé sept ans immergée dans l’univers de la mafia japonaise, à photographier les femmes du yakuza : épouses, maîtresses, sœurs et filles. La photographe française est l’auteure de la trilogie Sakasa : I Give You My Life (Je te confie ma vie), Okinawa Mon Amour et How I Met Jiro. Elle raconte, d’une voix calme et captivante, l’histoire extraordinaire de son travail au sein du crime organisé japonais.
C’est un travail qui est parti d’un fantasme pas si bien ancré dans la réalité. J’avais déjà voyagé au Japon deux fois et l’étrangeté de ce pays m’a tout de suite saisie. Des années plus tard, j’y suis retournée pour travailler sur mon projet de fin d’année à la Saint-Martin School, à Londres. Quand je suis rentrée de ce deuxième voyage, j’étais complètement fanatique. J’allais voir des films japonais toutes les semaines ; je lisais des livres japonais et pour finir, je suis partie vivre au Japon.
Lors de mes précédents voyages au Japon, je voyais beaucoup de surfaces très séduisantes. Mais je voulais aller au-delà. En faisant des recherches, j’ai réalisé qu’il y avait peu de choses sur les femmes de yakuza. Il y a beaucoup de films sur les yakuzas, le genre est bizarrement assez populaire, même au Japon. Les femmes étaient représentées dans une série de films des années 1980 intitulée Gokudo no Onnatachi (Femmes de Yakuza). Je me suis immédiatement passionnée pour ce sujet. Mais je me demandais si ces femmes existaient vraiment et comment. C’est de ce questionnement qu’est né I give you my life. Je me suis sans doute aussi un peu reconnue dans ces femmes-là. J’ai ressenti une urgence à mener ce projet.
J’avais commencé à suivre des cours du soir à Londres, mais j’ai surtout appris sur place. Pour moi, c’était inenvisageable de faire ce travail sans parler la langue, mais l’apprentissage s’imposait aussi à moi, car je ne trouvais pas d’interprètes qui voulaient m’aider. Au départ j’en avais parlé à quelques connaissances pour m’accompagner, mais personne ne voulait se mouiller. J’ai donc pris des cours tous les jours au Japon, dès mon arrivée, pendant un mois. Ensuite, je ne pouvais plus me les offrir, donc j’ai continué à apprendre dans les bars, dans la vie. J’ai aussi eu un amoureux japonais qui ne parlait pas anglais. Ça aide beaucoup.

Le terme « yakuza », est en fait la combinaison 8, 9, 3, une combinaison perdante à un jeu de cartes japonais très ancien qui s’appelle le Hanafuda. Les Japonais appellent la mafia yakuza mais c’est péjoratif car cela insinue que ce sont des perdants. La police et les médias les appellent boryokudan, qui se traduit par « groupe violent ». Et eux-mêmes s’appellent gokudo. Littéralement, le terme signifie « la voie extrême » ou « la voie ultime », mais son sens a évolué : d’un concept spirituel, il est devenu un terme désignant les membres du crime organisé. Avant que tous ces vices ne se gangrènent, les yakuzas suivaient un code d’honneur proche de celui des samouraïs et une volonté de prendre aux riches et de donner aux pauvres, un peu comme des Robins des Bois modernes.
Quand je suis arrivée au Japon en 2012 avec cette idée de projet, j’y avais quelques amis, mais aucune source ni aucune entrée. J’ai essayé de frapper à plusieurs portes, chez des journalistes et d’autres personnes susceptibles de m’aider, mais dès que je leur parlais du projet, même à tâtons, la porte se fermait. J’ai vite compris qu’il ne fallait pas que j’évoque le sujet avec n’importe qui, et j’ai surtout réalisé à quel point c’était tabou. Pendant deux ans, je n’essuyais que des échecs. Quelques mois après le vol de mon sac dans le bar où je travaillais comme hôtesse, je me suis rendue au festival Sanja Matsuri, un grand événement très connu et le seul festival shintoïste où les yakuzas ont le droit de montrer leurs tatouages en public. Je me suis dit que c’était ma dernière chance et que, si ça ne fonctionnait pas, j’arrêtais le projet.
Un coup de cinéma ! Le deuxième jour, j’étais fatiguée, la journée était caniculaire et j’ai fini par me perdre dans une rue. Je cherche le métro, je sors mon téléphone, je bois de l’eau, je m’assois par terre, je fais une pause au milieu d’une foule. Et puis, je vois cet homme en kimono qui marche devant moi, encadré par des gardes du corps. Il me salue et me propose de boire une bière avec eux. Je n’avais aucune idée de qui il était, mais j’ai accepté. Je me suis retrouvée assise entre cet homme en kimono et un autre qui me montre son badge de policier et m’informe que je suis assise à côté d’un grand chef yakuza. J’avais oublié que la corruption au Japon rendait possible ce type de situation ubuesque. Je me dis que cet homme est ma porte d’entrée et qu’il faut absolument le convaincre.
Je parlais déjà un peu japonais et l’expérience d’hôtesse m’a permis de mieux comprendre les rapports homme-femme dans la société japonaise. J’avais 34 ans et lui, 40 ans de plus, l’âge des clients que j’avais au bar. Je savais comment converser avec ces hommes-là et rebondir sur leurs blagues, parfois grivoises. Nous avons échangé nos cartes et j’ai décidé de lui envoyer des photos du festival par la poste, pour établir le lien. Puis, je l’ai invité à dîner, ce que les femmes ne font absolument pas. Ce qui a dû l’intriguer, parce qu’il a accepté. J’avais préparé une lettre expliquant mes intentions pour mon projet. Ça l’a amusé. J’ai payé l’addition, ce qui ne se fait pas non plus, encore moins avec un chef yakuza. Il a dû me prendre pour un ovni. La fois d’après, c’est lui qui m’a emmenée manger du fugu, un poisson qui contient une poche de poison mortel, 1000 fois plus puissant que le cyanure de potassium. Les chefs apprennent à le préparer pendant au moins dix ans, car le fugu mal cuisiné est mortel. Manger du fugu avec un yakuza était une véritable épreuve de courage. Je pense qu’il m’a testée pour savoir qui j’étais, quelles étaient mes intentions, ma patience et ma persévérance. Petit à petit, il m’a ouvert les portes. J’ai rencontré sa femme, ses filles et, à travers elles, j’ai eu accès à d’autres femmes de yakuza.

Je sentais, qu’à la fin de mon séjour japonais, j’avais une place dans la famille du « boss ». On se voyait souvent et j’étais invitée aux fêtes de famille. Au Japon, le Nouvel An revêt une importance religieuse, un peu comme Noël ici. Lorsque la femme du « boss » m’y a invitée, je me suis sentie « partie de la famille ». Parmi toutes les femmes que j’ai rencontrées et photographiées, c’était la dernière à m’avoir fait confiance. Je la comprends ; je fréquentais son mari et elle ne savait pas pourquoi. Je pense qu’elle a compris que j’étais sincère et que je les aimais. Il y a deux, trois ans, quand je suis retourné au festival Sanja Matsuri, le « boss » m’a offert la veste du festival avec le nom du groupe. Quand la femme d’un autre grand chef est venue nous rejoindre, la femme du « boss » m’a présentée un peu comme sa fille. Cela m’a fait énormément plaisir.
Pendant des années, je ne me suis pas rendue compte du danger. Mais c’est tant mieux, sinon je ne l’aurais pas fait. Il y avait dans mon approche une part d’insouciance et de jeunesse. Et j’étais aussi en colère contre les hommes. J’avais sans doute aussi besoin de m’affronter, de prouver que j’étais capable de faire face à ces hommes-là. Au bout de deux ans sans le moindre progrès, je me suis fait embaucher comme hôtesse dans un bar, ce qui n’a rien à voir avec la prostitution. C’est plus proche d’un flirt tarifé. Puis, j’ai dû parler des yakuzas à la mauvaise personne, parce qu’un soir, une fille s’est fait passer pour une hôtesse et est repartie avec mon sac, mon passeport, mes clés, mon téléphone et ma caméra. Le vol n’existe pas au Japon. J’ai compris que j’étais surveillée. Mes amis japonais commençaient à me mettre en garde avec insistance. Je suis même partie à la campagne pendant quelque temps. Mais une fois « intégrée » dans l’entourage du « boss », je me sentais en sécurité. Le « boss » m’a préservée de situations et de connaissances qui auraient pu me mettre en danger. Notre relation a toujours reposé sur le respect et la bienveillance mutuels.
Bien sûr. Aujourd’hui, la chasse aux yakuzas s’apparente à une chasse aux sorcières. Quand j’ai commencé à travailler sur mon projet en 2012, c’était déjà le cas, mais ces dernières années, ils essaient de les exterminer, et je pèse mes mots. Je ne défends pas la mafia. Le crime doit être puni, cela va sans dire. Mais les ordonnances d’exclusion des yakuzas, par exemple, visent à rompre toute relation entre les citoyens et les yakuzas, afin d’exclure ces derniers complètement et définitivement de la vie économique et sociale. Ils n’ont pas le droit d’exister. Ils n’ont plus le droit de travailler. Je trouve révoltant qu’on ne donne pas de seconde chance au Japon. Comme on ne leur laisse aucune possibilité de faire autre chose, ils retombent forcément dans la criminalité. Ils ne peuvent pas quitter le pays. C’est compliqué d’obtenir un passeport et quand bien même ils auraient pu partir, ils sont fichés dans de nombreux pays. Aussi, cela a laissé place à une petite criminalité en hausse, bien moins « contrôlable ». Je ne suis pas certaine que le Japon y gagne au change.
Ce sont des épouses, des maîtresses, des sœurs et des filles de yakuza. Elles sont très stigmatisées, voire complètement effacées. Rié Alkemade, une amie chercheuse, a écrit sa thèse sur elles, intitulée Outsiders Amongst Outsiders, et c’est exactement ça. Les femmes de yakuza sont au ban de la société et tenues par le secret. En même temps, elles ne sont pas non plus considérées comme des yakuzas. Elles ne sont pas membres de syndicats et n’ont pas de place officielle au sein de la mafia. Théoriquement, elles peuvent partir ; aucune règle, écrite ou non, ne le leur interdit. Mais je crois que c’est un milieu qui vous colle à la peau, dans tous les sens du terme. Ce n’est pas « impossible » de refaire sa vie quand on a fait partie de ce milieu-là, mais c’est compliqué.

Certaines femmes de yakuza se font tatouer et j’en ai photographié. Elles ont des tatouages qui recouvrent une grande partie du corps, le plus souvent le dos, qu’on appelle irezumi, et sont donc reconnaissables uniquement dans l’intimité. Il y a une certaine pudeur au Japon, et, au niveau du corps, les parties qu’on montre ou non ne sont pas du tout les mêmes que chez nous. La nuque est extrêmement sexy. Les chevilles aussi. Le décolleté, je n’en parle même pas. Alors que les jambes sont beaucoup plus facilement montrées. Ce qui est intéressant, d’ailleurs, c’est que les femmes de chefs importants ont tendance à ne pas se faire tatouer.
Oui, tout à fait. Elle est la fille d’un yakuza et a grandi dans ce milieu. Quand vous êtes une femme tatouée au Japon, et il s’agit bien de tatouages traditionnels ici, il y a toute une partie de la société, des hommes, qui ne vous approcheront pas. C’est comme une armure. Mon travail n’est pas toujours bien compris ici, car dans la société occidentale, le tatouage a un côté glamour, ce qui n’est pas du tout le cas au Japon. Le tatouage est considéré comme impur; on se salit. C’est pourquoi les tatoués sont tolérés dans les sento, les bains publics avec l’eau nationale, mais interdits dans les onsen, qui sont des bains d’eau de source pure. Avec le nombre de touristes qui ne cesse d’augmenter ces dernières années, certains onsen sont moins stricts, mais ce sont des exceptions.
Bien qu’il ait mauvaise réputation, le tatouage n’est pas officiellement interdit. Il l’a été en 1872, à l’ère Meiji, puis a été de nouveau légalisé après la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence de l’occupation américaine. L’histoire du tatouage au Japon est très ancienne. En préhistoire, le tatouage était associé à des rituels. Il servait de symbole d’appartenance sociale ou de protection spirituelle. Ces rites sont mal compris et considérés comme une pratique barbare et l’arrivée du bouddhisme et de l’influence chinoise au Japon nuisent à l’image du tatouage. À l’ère Edo, il est utilisé pour identifier les criminels. Les prostitués se faisaient aussi tatouer à des fins esthétiques, puis cela est finalement devenu la marque de fabrique des yakuza. Depuis l’ère Edo, le tatouage est associé aux yakuzas et considéré comme impur.
Il y avait deux raisons. D’une part, c’était une marque de force et de courage. D’autre part, c’était un symbole de statut et d’appartenance à une organisation. On montrait qu’on était prêts à supporter la douleur et qu’on avait de l’argent. Les tatouages étaient assez luxueux et ils étaient fiers de les montrer. Les motifs ne sont pas liés à un groupe particulier, même si, parfois, les hommes qui travaillent pour un chef se font tatouer le symbole du groupe ou le nom du chef sur le torse.

Je ne suis pas fascinée par le tatouage au départ, mais pendant presque dix ans, j’étais entourée de gens tatoués et, après avoir autant échangé avec ces femmes et ces hommes-là, il m’a semblé essentiel d’y passer aussi pour savoir de quoi je parlais. Je l’ai fait juste avant mon retour. Symboliquement, c’était très important : comme une marque d’appartenance, et aussi pour graver cette époque de ma vie. J’avais besoin de conclure ainsi. J’avais l’idée de me faire tatouer une carpe koï ou, éventuellement, un dragon. Ma tatoueuse a tranché : « Pour toi, ce sera un dragon. » Dans la mythologie japonaise, la carpe koï devient un dragon. Symboliquement, la carpe koï symbolise la persévérance, mais demeure quelque chose d’inachevé. Juste avant de rentrer en France, il valait mieux avoir un dragon. C’est un grand tatouage qui recouvre tout le dos et est réalisé selon la méthode traditionnelle tebori, entièrement à la main. Cela prend des centaines d’heures. On prend de la fièvre, tellement que le corps est en résistance. C’est douloureux et, en même temps, assez méditatif, étrangement. La relation avec le tatoueur ou la tatoueuse est singulière. On parle beaucoup, on se confie dans ces moments de vulnérabilité, ce qui représente aussi un certain danger pour les tatoueurs au Japon qui tatouaient forcément certains yakuzas. Car par rapport à la mafia, moins on en sait, mieux on se porte.
Non, au contraire. Je trouve le côté irréversible du tatouage puissant et beau. Rien n’est éternel, même pas la vie. Aujourd’hui tout change, tout est consommable, mais on ne peut pas consommer la peau. Un tatouage est un engagement à vie. Mon dragon est sur le dos, donc je ne le vois pas, mais je sais qu’il est là et qu’il veille sur moi. Je me souviens que ma tatoueuse, une femme incroyable, m’expliquait que l’œil du dragon doit être la dernière chose à être gravée dans la peau, parce que c’est en gravant l’œil que l’âme du dragon se réveille. Elle a fait une prière quand elle l’a gravé.
Oui, bien sûr. C’était dur de rentrer. Quand on passe autant de temps avec quelqu’un ou un groupe, ça nous déteint forcément. J’étais très attachée aux valeurs des yakuza : respect, loyauté, honneur. Cela peut constituer un cadre normatif assez rigide et noble, peu adapté ici. Le choc a été très fort à mon arrivée en France. J’ai retrouvé où j’ai réappris, j’ai reconnecté avec mon identité française. Je pense aussi que cette association m’a stigmatisée et c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis rentrée en France. J’étais devant un choix : soit je lâchais prise et j’intégrais pleinement ce milieu, soit je rentrais et je poursuivais ma vie de femme photographe, libre. Avant de rentrer, j’ai eu un amant qui faisait partie de ce milieu-là. Quelque part, j’ai eu un choc en me disant : « Est-ce que je ne suis pas en train de devenir, finalement, le sujet pour lequel je suis partie ? »
Visuels : portrait de Chloé Jafé : © Julie Coustarot
Photos n&b :© Chloé Jafé 2026, avec l’aimable autorisation de Chloé Jafé