À la Saline royale d’Arc-et-Senans, un monument du XVIIIe siècle classé au patrimoine mondial de l’UNESCO accueille aujourd’hui musées, jardins, expositions, concerts, résidences artistiques, studios d’enregistrement, hôtel et restaurant. Un écosystème culturel construit sur le temps long, qui attire désormais 150 000 visiteurs par an et dont le modèle économique intéresse d’autres institutions.
« Ça ressemble à un palais, mais c’est une usine. » Nicolas Combes, directeur général adjoint de la Saline royale, résume ainsi le premier étonnement que provoque le monument d’Arc-et-Senans. Derrière les colonnes imaginées par Claude-Nicolas Ledoux se trouvait une manufacture de sel, conçue au XVIIIe siècle comme une usine intégrée où l’on travaillait et où une partie de la communauté vivait.

La première pierre est posée en 1775. La Saline fonctionne jusqu’en 1895, avant de connaître l’abandon, les pillages et un incendie. Le Département du Doubs la rachète en 1927, puis plusieurs campagnes de restauration la sauvent progressivement de la ruine. En 2022, l’inauguration du Cercle immense prolonge le demi-cercle originel et matérialise, deux siècles et demi plus tard, une partie du projet de cité idéale laissé inachevé par Ledoux.
Aujourd’hui, musées, salle de spectacle, studios d’enregistrement, jardins, librairie, hôtel, restaurant et centre de congrès cohabitent derrière les murs du site. Beaucoup de visiteurs viennent d’abord pour le patrimoine sans soupçonner tout ce qui s’y déroule.
En dix ans, la fréquentation est passée d’environ 90 000 à 150 000 visiteurs. Les équipes ont, elles, doublé en quinze ans : 82 équivalents temps plein exercent aujourd’hui quelque 35 métiers différents.

Le projet repose sur trois piliers : architecture et patrimoine, jardins et biodiversité, musique. Sur place, cette articulation se traduit très concrètement. On peut traverser l’histoire industrielle du site, poursuivre dans les jardins, entrer dans une exposition, assister à un concert puis dîner ou dormir sur place.
L’exposition Mystification. Architecture et cinéma, la quête de l’illusion, dont le commissariat est assuré par Marc Benaïche, témoigne du soin porté à la médiation. Dans la cave de la Maison du Directeur, ouverte à cette occasion, un espace est consacré à l’univers de Jean Cocteau et de La Belle et la Bête, autour d’un décor réinterprété par l’architecte Juan-Pablo Molyneux.
La programmation vise aussi les familles, avec ateliers, jeux ou cinéma en plein air. Les jardins participent pleinement de cette ouverture : depuis 2022, le Cercle immense a ajouté cinq hectares au parcours et le site compte désormais trente jardins répartis sur treize hectares. Plus de 400 élèves en formation aux métiers du paysage y sont accueillis chaque année pour participer à leur réalisation.

La relation avec l’Orchestre Français des Jeunes raconte à elle seule une partie de cette histoire. Ses premières sessions se tiennent à la Saline dès sa création en 1982. Depuis 2023, l’OFJ y est de nouveau en résidence.
Laetitia Auphan, responsable notamment de la programmation classique, conserve dans son bureau les archives de ces premières années : programmes, invitations, menus, hébergement. Plus de quarante ans plus tard, elle y retrouve une étonnante continuité avec la résidence actuelle.

Pendant trois semaines en août, l’orchestre utilise les espaces de répétition, la salle Claude-Nicolas Ledoux, les hébergements et la restauration, tout en donnant des concerts à la Saline et dans les communes environnantes. Pour Nicolas Combes, cette résidence constitue le « cœur battant du projet musical de la Saline royale ».
Charlotte Ginot-Slacik, directrice de l’OFJ, voit même une parenté entre l’histoire du site et celle de l’orchestre moderne. La Saline est construite à la période où commencent à se structurer de nouvelles méthodes de travail orchestral. Ledoux imagine alors un espace permettant de vivre et travailler au même endroit. Aujourd’hui encore, Charlotte Ginot-Slacik apprécie cette concentration : à la Saline, les musiciens répètent, réfléchissent, se promènent et vivent ensemble pendant plusieurs semaines.
Cette manière d’accueillir les artistes apparaît aussi dans des détails. Avant même de rencontrer Kristiina Poska pour notre entretien, nous croisons son fils courant dans les jardins avec son père. Pour sa troisième année avec l’OFJ, la cheffe est de nouveau venue en famille. Elle dispose d’un appartement sur place et, malgré des journées pouvant atteindre six heures de travail avec l’orchestre, dit s’y sentir « comme à la maison ». Des membres des équipes viennent travailler avec leur chien, les familles circulent dans les jardins : la vie quotidienne ne reste pas à la porte du lieu de travail.

La Saline peut pourtant changer radicalement d’échelle.
Laetitia Auphan parle d’un travail « d’artisanat ou d’orfèvre » pour les concerts organisés dans le territoire auprès de personnes en situation de handicap, de réfugiés, de personnes en insertion ou d’autres publics éloignés de l’offre culturelle. Ici, l’objectif n’est pas de « faire du chiffre », mais de toucher des publics que la musique classique rencontre moins souvent.
Quelques semaines auparavant, Gims et Sting réunissaient environ 23 000 personnes par soir, soit plus de 45 000 spectateurs. Malgré cette fréquentation exceptionnelle, Nicolas Combes souligne qu’aucune dégradation n’a été constatée sur le site, un résultat qui encourage l’équipe à envisager de nouveaux événements de cette ampleur.

Entre ces deux extrêmes se déploient musique classique et actuelle, cinéma, Festival des jardins, opéra pour enfants, trail ou événements saisonniers. Cette offre répond aussi à une réalité géographique : Arc-et-Senans est éloignée des grandes agglomérations. Pour Laetitia Auphan, lorsqu’un visiteur fait parfois une heure et demie de route, il faut lui permettre de passer plusieurs heures sur place et d’y multiplier les expériences.
Cette multiplication des activités joue également un rôle économique. Hôtellerie, restauration, séminaires, événements privés et billetterie participent à un taux d’autofinancement qui atteint aujourd’hui environ 70 %, une proportion particulièrement élevée dans le secteur culturel.
Nicolas Combes confie d’ailleurs être régulièrement contacté par d’autres lieux culturels souhaitant comprendre le fonctionnement de la Saline et les conditions de sa réussite.

Laetitia Auphan rappelle toutefois que l’équilibre reste fragile. Les ressources propres offrent une marge de manœuvre importante, mais l’incertitude financière du secteur culturel demeure et l’éloignement des grands centres urbains impose de convaincre continuellement les publics de venir jusqu’à Arc-et-Senans.
Les grandes transformations physiques semblent désormais derrière elle. En dix ans, environ 4 000 mètres carrés ont été aménagés, avec notamment une salle de spectacle, des studios d’enregistrement et le Centre de Lumières, auxquels se sont ajoutés cinq hectares de jardins.

Pour les prochaines années, Nicolas Combes imagine moins de nouveaux bâtiments que des arbres plus hauts, des jardins plus denses et capables de fonctionner avec toujours moins d’arrosage, ponctués de grands rendez-vous culturels.

« Il faut que la nature fasse son travail. »
Et continuer, autour d’elle, à faire vivre les pierres.
Saline royale d’Arc-et-Senans
25610 Arc-et-Senans
www.salineroyale.com
Quelques temps forts à venir
Mystification. Architecture et cinéma, la quête de l’illusion
Jusqu’au 14 février 2027
Exposition temporaire autour des liens entre architecture, cinéma et illusion, avec les œuvres de Claude Gazier et un espace consacré à l’univers de Jean Cocteau et de La Belle et la Bête.
Festival des jardins – Les insectes, le monde de la métamorphose
Jusqu’au 18 octobre 2026
Une nouvelle édition consacrée au monde des insectes, au cœur des jardins de la Saline royale.
Trail des 2 Salines
Dimanche 4 octobre 2026
Plusieurs parcours entre Salins-les-Bains, Port-Lesney et Arc-et-Senans, avec une arrivée à la Saline royale.
Foire aux plantes
Samedi 17 et dimanche 18 octobre 2026
Pépiniéristes, artisans, producteurs locaux, ateliers et animations investissent le parc de la Saline royale.
Orchestre Français des Jeunes
Dimanche 1er novembre 2026
Retour de l’OFJ à la Saline royale pour sa session d’automne, sous la direction de Guillaume Chilemme.
Marché de Noël
Les 28 et 29 novembre, puis les 5 et 6 décembre 2026
Artisanat, gastronomie, animations et visites des expositions et jardins.
Noël à cap(p)ella – Les Métaboles
Samedi 19 décembre 2026
Un programme de chants de Noël venus d’Europe, d’Amérique du Sud, des Caraïbes et d’Afrique.
Informations, programmation complète et réservations : Saline royale d’Arc-et-Senans.
Crédits photos
Photo de l’Orchestre Français des Jeunes : © Yoan Jeudy / Saline royale
Photo du concert de Fanfare Ciocărlia : © Alexandre Bichard / Saline royale
Autres photographies : © Saline royale d’Arc-et-Senans
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