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Go Go Penguin à la Philharmonie de Paris : l’apothéose dans une salle mythique

par Yves Braka
02.09.2026

Lors de l’épisode précédent, nous avions laissé notre trio après un concert à la salle Pleyel, le 3 février, qui nous avait enchantés. Ils nous avaient dévoilé plusieurs compositions de leur nouvel album et confirmé l’élargissement de leurs tendances musicales, perceptibles dans l’enregistrement. Ce nouveau volet, que vous ne verrez pas sur Netflix, nous fait retrouver nos héros le 30 août, après six mois de tournée pour promouvoir Necessary Fictions, afin d’en mesurer les effets sur l’évolution du groupe en concert pendant toute la période qui sépare les deux articles.

 

Le mouvement perpétuel

 

Lors de la sortie de l’album, nous avions pu remarquer les frontières que le groupe avait traversées. La plus impressionnante est celle de Daudi Matsiko, qui chante sur  « Forgive the Damages ». C’est la première fois qu’une voix humaine apparaît sur un enregistrement de GoGo Penguin, et le résultat est à la mesure de l’événement.

 

Le disque fait également intervenir Rakhi Singh et le Manchester Collective sur « Luminous Giants » et « State of Flux ». Cette violoniste célèbre, qui a collaboré avec de grands noms comme Philip Glass, Steve Reich et Björk, va permettre à Go Go Penguin, en compagnie de son orchestre, d’atteindre une écriture minimaliste, répétitive et très rythmique, et de la faire entrer dans une matière sonore plus cinématographique et contemporaine.

 

 

Enfin, la présence plus affirmée d’instruments comme les synthétiseurs modulaires et la basse électrique de Nick Blacka apporte une touche supplémentaire qui fait un peu plus disparaître les frontières entre jazz, rock, musique classique minimaliste et électronique.

 

On peut comprendre la difficulté, pour le pianiste Chris Illingworth, le batteur Jon Scott et le contrebassiste Nick Blacka, de transposer sur scène toute cette énergie. D’où notre grande attente de leur prestation dans une salle grandiose.

 

Une maturité aérée

 

C’est dans le cadre du festival de Jazz à la Villette que nous avons le privilège d’être accueillis dans l’enceinte de la Philharmonie de Paris pour assister au concert de Go Go Penguin. La salle a été réorganisée pour intégrer davantage de places assises. C’est une bonne idée, car le public s’est déplacé en nombre pour assister à l’événement.

 

Les trois musiciens arrivent sous une ovation et entament « Umbra ». Même s’il s’agit de la même introduction qu’à Pleyel, on sent immédiatement une différence. Bien entendu, il y a l’acoustique unique de la salle, qui nous permet d’entendre chaque instrument avec une clarté remarquable. Mais surtout, on sent chez les membres une maîtrise totale de leur composition, qui leur confère une libération concentrée. La tournée a porté ses fruits dans la cohésion d’ensemble.

 

« Je n’ai aucun problème à admettre que lors des premiers concerts de notre première tournée avec ce matériel aux États-Unis, j’étais très stressé, car le maîtriser était assez exigeant. Maintenant, je me sens plus à l’aise et notre set de concert se passe vraiment bien.» Nick Blacka pour Jazz Press

Sans transition, ils enchaînent avec « Atomised » de leur album éponyme (2015), qui permet d’apprécier la virtuosité de Chris au piano, entre musique minimaliste et jazz. L’introduction de Jon à la batterie dans le morceau, rejoint par Nick à la contrebasse, montre que non seulement il a réussi sa fusion dans le groupe, mais encore qu’il a su y instiller une couleur rock qui donne une furieuse envie de danser.

 

« Jon est clairement un membre plus enraciné dans l’équipe maintenant, il s’est pleinement intégré à nous, il a gagné en confiance et apporte quelque chose de personnel » Nick Blacka pour Jazz Press

 

L’atmosphère créée par ce feu d’artifice d’émotions et de virtuosité pousse le public à hurler et à applaudir pendant les morceaux, comme pour extérioriser un trop-plein de joie intense.

 

C’est Nick qui prend la parole à quelques reprises entre deux morceaux. Il fait l’effort de s’exprimer en français, pour le plus grand plaisir de tous. Il explique que le morceau suivant, « Float (Loi Krathong, 2003) » est interprété pour la première fois sur scène. Il est lui-même à l’origine de cette miniature atmosphérique de 2:33, inspirée d’un voyage qu’il a effectué en Thaïlande en 2003. Il a eu l’occasion d’assister au Loi/Loy Krathong, une fête traditionnelle thaïlandaise au cours de laquelle on dépose sur l’eau de petites embarcations décorées (les krathongs), avec notamment une bougie et de l’encens. L’utilisation d’instruments électroniques, pour transposer cette atmosphère asiatique, donne à la composition une impression de flottaison dans l’atmosphère, empreinte d’une ambiance méditative. Encore une ouverture musicale de notre trio et un beau cadeau pour le public de la Philharmonie, au nirvana.


Après une standing ovation à la fin de « Parasite », ils nous font le plaisir de revenir pour deux rappels tirés de Man Made Object : « Fading:Feigning » et « Protest ». Deux apothéoses d’improvisation qui concluent brillamment ce concert digne du lieu.

 

l’« acoustic electronica » à son apogée

 

Même si les membres du groupe se défendent de toute étiquette, vouloir en apposer une à leur parcours musical est fortement réducteur.

 

Le label « jazz », pour un groupe qui a longtemps fait partie de l’écurie Blue Note et qui se présente sous la configuration d’un trio piano/contrebasse/batterie, est simple à défendre. Pourtant, avoir quitté le label n’est pas anodin, et la comparaison avec Bill Evans ou Keith Jarrett, dans l’exploitation du trio, est difficile.

 

Le piano de Chris Illingworth devient un générateur de motifs, presque un séquenceur humain ; la basse de Nick Blacka est souvent traitée comme une basse de musique électronique ; la batterie de Jon Scott fonctionne fréquemment comme une boîte à rythmes extrêmement organique. Ils humanisent des processus électroniques avec des instruments acoustiques. Le qualificatif d’« acoustic electronica » est parfait pour définir leur musique.

 

Ils réussissent même le prodige de donner une couleur humaine aux instruments électroniques qu’ils intègrent, se rapprochant ainsi du travail d’Ólafur Arnalds.

 

GoGo Penguin n’a probablement pas inventé une nouvelle musique. Ils ont contribué à rendre naturelle une musique qui, avant eux, semblait devoir choisir entre le jazz, la musique classique et l’électronique. L’apport de l’improvisation rend chaque concert un événement, et la Philharmonie était un parfait écrin pour l’accueillir.

Photo : YB
Remerciements : Solo Quélin et Mathieu Robert
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