Une nouvelle fois, Joël Riff, le brillant curateur de la Verrière, la galerie d’art de la Fondation Hermès à Bruxelles, nous accueille dans son lieu à mille entrées. Cette fois-ci, il fait dialoguer la laine, le dessin, la céramique, le bois et même le marbre autour de trois artistes : Caroline Achaintre, Régis Jocteur Monrozier et Anna Zemánková.
« C’est extra »
Là où de nombreux lieux d’art persistent à tout séparer, cette exposition prend le contre-pied parfait en embrassant simultanément le textile, le raphia ou encore la céramique. Ce choix d’accrochage investit délibérément les angles et les recoins de l’espace d’exposition. Une volonté de décentrement qui définit les obsessions de Joël Riff. Comme toujours dans cette white box baignée de lumière, une œuvre nous appelle, rendant toutes les autres invisibles au premier regard. Cette fois-ci, c’est une tapisserie géante, en laine tuftée à la main, pensée pour Art Basel en 2025. Joël nous dit que la taille de cette œuvre donne la limite qui s’impose à l’artiste : « Leurs dimensions dictent la hauteur maximale du métier à tisser de son grand atelier londonien. »
Très vite, notre deuxième regard se pose et, là, on découvre un monde. D’abord, les céramiques : elles aussi façonnées selon la taille de son four, elles s’éloignent des symétries habituelles. Cuites et déformées par le feu, ces plaques murent des histoires d’empreintes et de carapaces, utilisant les filets mêmes qui servent à ses pièces en raphia dans un système d’upcycling. Rien ne se perd, tout se transforme, comme cette table réalisée par Régis Jocteur Monrozier faite à partir d’une porte qui était prête à être jetée. Et la voici sublimée.
« L’émail de ces céramiques est incroyable… On a l’impression qu’on peut les écouter. À 18h, l’exposition ferme, et un quart d’heure plus tard, une autre réalité se réveille ici. Il y a une énergie quasi fantôme là-dedans », nous dit Joël Riff. Et c’est vraiment ce qu’il se passe ; peut-être pour la première fois dans ce lieu, il y a quelque chose de vibratoire à voir ces laines dialoguer avec la minutie des tableaux d’Anna Zemánková.
Le cœur de l’exposition bat dans la résonance évidente, presque magique, entre le travail contemporain de Caroline Achaintre et les œuvres d’Anna Zemánková (1908-1986). Réunir huit dessins de cette figure majeure de l’art brut relevait du défi. C’est grâce à la complicité de la Galerie Christian Berst à Paris que ce projet est devenu réalité. Le parcours dévoile de grands formats aux pastels des années 60 ainsi que des œuvres en découpage des années 80. L’histoire de Zemánková ajoute une couche de poésie quasi médiévale à l’ensemble. Cette artiste tchèque, mère et grand-mère, créait ses œuvres de manière rituelle, entre 4 heures et 6 heures du matin, à l’aube, quand la maison était enfin calme. En face, le travail de Caroline Achaintre (née en 1969) répond avec une approche plus brute, moins laborieuse, refusant l’effet « compact » ou coincé. Pour prolonger l’expérience sensorielle de ce face-à-face, un échantillon de matière est mis à la disposition du public, invitant explicitement au toucher ; faites-le, c’est délicieux à malaxer !
Pour lier ces univers, l’exposition intègre donc le mobilier de l’artiste bruxellois Régis Jocteur Monrozier. Ce dernier pratique un art de la « charcuterie » de matériaux, une sophistication extrême du façonnage à partir de déchets glanés dans la rue (à l’instar de cette porte transformée en bar, accompagnée de ses tabourets, ou de ces placards à baguettes). L’artiste a même été jusqu’à amputer son propre salon de son étagère personnelle pour habiller l’espace. Côté textes, l’exigence est également au rendez-vous. Pour accompagner l’exposition, une commande de texte a été passée à une figure médiatique et littéraire majeure de plus de 70 ans, véritable icône de la culture et de la défense de la langue alsacienne, dont l’écriture ciselée et l’engagement ont profondément marqué l’enfance des programmateurs et programmatrices de la Fondation.
L’exposition fonctionne sur un mouvement permanent de va-et-vient, une tension centrifuge : le public est attiré par le lointain puis repoussé dès qu’il s’approche. Ce jeu sur les centres et les périphéries se matérialise jusque dans l’architecture de La Verrière, où la grande tapisserie joue avec l’illusion d’optique du milieu de la pièce (qui s’avère être un subtil rapport d’un tiers/deux tiers). Extrazimmer, tel est le nom de cette exposition qui insiste donc sur ce qui n’apparaît pas de façon évidente, sur ce qui se révèle, s’impose comme la consécration d’une artiste de 55 ans qui traverse les époques avec la fraîcheur d’une éternelle découverte, un clin d’œil ironique d’une partie de la presse qui la qualifie encore parfois de « jeune talent » malgré trente ans de carrière.
À voir jusqu’au 4 juillet à La Verrière, à Bruxelles.
Visuels : ©Isabelle Arthuis