Du 8 au 10 mai 2026, au Bastille design center-paris se tient, à l’initiative de Xavier Gras l’exposition multidisciplinaire « Ode à la joie ». Elle rend hommage au poète polonais Adam Zagajewski.
C’était pendant près de 150 ans une quincaillerie en gros, avant de devenir, en 2005, un lieu d’exposition pour artistes contemporains. Avec ses boiseries patinées, son double escalier, sa hauteur de plafond, son puits de lumière, le Bastille design center est un endroit imposant qui séduira dès son arrivée le visiteur. Pour sa troisième édition « Ode à la joie » reste résolument européenne, la fête de d’Europe coïncide avec l’exposition. La Pologne est à l’honneur, quinze des soixante exposants sont polonais ainsi que la marraine de l’événement Maja Zagajewski. Avec Xavier Gras, elle souhaite faire connaître au public français son mari, le poète Adam Zagajewski. Son œuvre est en effet peu lue en France où il a pourtant vécu pendant 20 ans. Son poème Tente de chanter le monde mutilé loue la beauté du monde et déplore les blessures qui lui sont infligées. Il est le fil conducteur suggéré mais non imposé de l’exposition.
Peintures, sculptures, collages, les œuvres sont très diverses mais le souffle poétique semble bien avoir inspiré les artistes. Les peintures sont souvent abstraites. Emmanuelle Abbott a repris pour l’un de ses tableaux le titre du poème de Maja Zagajewski. Il évoque un ciel aux couleurs grises mais la lumière orange du soleil arrive à transpercer les nuages, évoquant une juxtaposition de la beauté et du mal. C’est l’invitation à une évasion poétique. Olga Rutkoviak nous propose une autre peinture abstraite, The rain of memories. Elle était juriste et a commencé à peindre après la mort de son père. Les couleurs sont douces, leur dégradé subtil, tout dans ce tableau procure une sensation de fluidité, d’écoulement, symbolisant celui de la vie. Une émotion poétique se dégage de Fleurs de glace de Christian Lajoumard. La glace qui enferme les fleurs est palpable, elles paraissent à la fois fragiles et résistantes, leurs pétales ne sont pas fanés.
L’exposition laisse une large place à la photographie. Dany Arias est à la fois poète et photographe. Avec son montage de photographies et de textes, il nous incite à pénétrer le monde de la poésie de Verlaine. Le visiteur appréciera la justesse et la sensibilité des photographies de scènes de la vie quotidienne, d’Emma Rose. Les photographes nous font aussi voyager avec les très beaux clichés d’un vieux quartier du Caire réalisés par Gumlög Mjömheden. Sven Jennessen veut rapprocher l’Orient et l’Occident, le présent et le passé. Ses photographies sur support d’aluminium montrent la confrontation de la mosquée de Muscat ( Sultanat d’Oman) avec des bâtiments ultramodernes de grandes villes européennes. L’œuvre de Jean Louis Fromenty est totalement originale. A partir de poèmes de Rimbaud, il dessine des octets, un pour chaque lettre, une couleur pour chaque voyelle. Il appelle ses tableaux des Octèmes, ils sont esthétiquement réussis.
Une salle est consacrée à Adam Zagajewski. On y trouvera une reproduction de son portrait par le peintre Miquel Barceló, des photographies du poète avec ses amis, quelques uns de ses livres. Des lectures de poèmes y sont d’ailleurs prévues.
Maja Wodecka Zagajewska est l’épouse du poète polonais Adam Zagajewski qui nous a quitté il y a cinq ans. Elle a été psychologue, actrice, traductrice en particulier des œuvres de son mari. Depuis 2015 elle s’est investie en tant que psychologue et psychothérapeute psychanalytique, dans la création à Cracovie d’un lieu d’accueil pour les plus jeunes enfants (jusqu’à 3 ans), inspiré par la Maison Verte de Françoise Dolto
Jean Marie Chamouard : comment avez-vous découvert le projet de Xavier Gras « Ode à la joie » ?
Maja Zagajewska : je connais Xavier Gras depuis longtemps. Il m’a demandé si je disposais d’un local pour organiser à Cracovie une édition d’Ode à la joie. Ma réponse a été négative mais j’ai tout de suite aimé cette idée de créer des liens entre artistes européens de différents pays.
JMC : pourquoi avez vous accepté d’être la marraine de l’exposition ?
MZ : Xavier souhaitait faire connaître l’œuvre littéraire de mon mari au public français. Sa poésie est très populaire aux USA où il travaillait à l’université trois mois par an alors qu’elle est peu connue en France où il a vécu, à Courbevoie, de 1980 à 2002. J’aime bien l’idée de faire participer à cette exposition européenne des artistes polonais car je n’oublierai jamais la joie que nous, les polonais, avons ressenti le 1er Mai 2004 lors de l’adhésion de la Pologne à l’Europe.
JMC : les artistes sont invités à s’inspirer du poème de votre mari « tente de chanter le monde mutilé ». Parlez moi de ce poème.
MZ : il est devenu une œuvre culte aux USA depuis les attentats du 11 09 01 et sa parution alors, dans le numéro « noir » du « New Yorker », (la couverture était le négatif noir des deux tours jumelles). Il a aidé beaucoup de personnes dans le monde à surmonter cette tragédie et à réaliser que malgré les atrocités rien ne peut éradiquer la beauté et l’amour. En le lisant ou en l’écoutant, je suis reconnaissant au poète-mon mari- de nous avoir laissé ce cadeau royal, l’espoir.
JMC : le 9 mai, c’est la fête de l’Europe. « Ode à la joie célèbre » l’idée européenne. Quelle est l’image actuellement de l’Europe dans le cœur des polonais ?
MZ : dans mon milieu, l’image de l’Europe est comme celle d’une famille. Elle n’est jamais parfaite, elle peut être traversée de crises, de conflits mais les liens perdurent, ils sont finalement les plus forts. Mais certains polonais restent sensibles aux sirènes euro-sceptiques…
JMC : Ode à la joie porte l’espoir de créer une communauté artistique européenne. Comment pourriez vous donner suite à cet événement ?
MZ : j’ai trouvé formidable l’idée de Xavier d’instaurer un dialogue entre les arts visuels et la poésie. Le 17 mai à Cracovie aura lieu la lecture en musique des poèmes de mon mari grâce à la claveciniste Elzbieta Stefanska .
Le visiteur ne pourra qu’adhérer au message de cette exposition. Une Europe démocratique, ouverte accueillante reste, restera un espoir. L’Europe aura besoin pour cela de la culture, ce qui rend précieuses de telles rencontres entre artistes européens.
Visuel (c) : JMC. Emmanuelle Abbott : Tente de chanter le monde mutilé
Ode à la joie. Bastille design center-Paris, 74bld Richard Lenoir 75011 Paris.
Du 8 au 10 mai 2026 de 14 à 19 h. Vernissage le 8 mai à 17h