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Lerus et Eyal au Grand Palais : le talent et le lieu

par Paul Fourier
01.07.2026

On retrouvait le programme proposé au Théâtre de la ville en mai dernier, mais cette fois sous la nef du fabuleux bâtiment construit pour l’exposition anniversaire. Et si la danse reste de très haut niveau, on a été au moins autant fascinés par l’espace et le spectacle en XXL qui s’offrait à nous.

Dans son article du 1er mai dernier, Nathalie Yokel a déjà disséqué ce qui réunit et ce qui distingue la danse de Léo Lérus avec Ici et celle de Sharon Eyal et de son The look. Et si l’on admire toujours la technicité ébouriffante des danseurs du ballet de l’Opéra du Rhin, se rajoute, en cette soirée un peu plus fraîche, une profondeur de champ bien différente de celle du théâtre de la ville. Pour la première partie, les danseurs semblent arriver de très loin pour atteindre le rectangle qui leur est dédié. Ils repartiront de la même façon. Ceux, tout en noir, qui vont interpréter Eyal arrivent en venant sobrement s’installer au milieu du public qui a pris place sur des tapis face à la scène.

Les ondulations d’un groupe et des individualités 

Chez Lérus, une femme apparaît d’abord seule. Elle nous regarde, presque provocante, elle prend possession de la scène, nous affirme par sa gestuelle que c’est elle d’abord qui va officier. Elle est rejointe par ses camarades, pieds nus comme elle. Ils ondulent, se figent, se tiennent la tête, regardent parfois autour d’eux, semblent par moments se découvrir. Puis, alors que la première s’était adressée à nous, eux semblent parfois nous oublier, dansant pour les côtés, nous tournant sans complexe le dos. Ils semblent jouer. La danse est parfois comme mécanique, se teinte d’autres moments, d’une douceur, d’une sensualité. Des lumières surgissent au loin, le groupe s’éloigne et il y a de la beauté dans ce recul. Trois femmes sont restées en scène, font leur numéro. Le groupe revient. Les jambes sont en perpétuel mouvement, les mains se tendent, semblent chercher ou appeler quelque chose. 

Il y a dans la gestuelle de Lérus un côté répétitif, presque vain. Les ondulations se reproduisent, les corps se tordent puis la musique décroît, les danseurs se mettent en ligne, saluent sobrement puis repartent comme ils étaient venus. 

L’étrange organisme de Sharon Eyal

Après une pause, les nouveaux danseur.se.s tout de noir vêtu.e.s s’agrègent sur scène. Sont-ce finalement des humains ou un organisme composé de x cellules. Cela nous tourne le dos et piétine avec de tout petits pas. C’est déconcertant. Même si la précision est diabolique, on se demande combien de temps Eyal va nous infliger cette sorte de négation du mouvement. Et, pourtant, ce groupe soudé fascine. Par instants, un bras surgit, les têtes se tournent. Les cellules restent malgré tout solidaires, des tentatives de désolidarisation avortent, jusqu’à ce que l’une d’elle émerge au centre. Est-ce qu’elle souffre ? Une lumière éclaire l’indisciplinée. 

La contagion semble gagner, le groupe bouge plus amplement. L’organisme s’éveille. Quasi-immobilité contre libération, le contraste nous saisit d’autant que, désormais, les visages nous regardent et paraissent, en même temps, nous ignorer.

 

Ce que Sharon Eyal nous montre, c’est la vie, la vie d’un organisme préhistorique ? la vie d’une société contemporaine uniformisée que des individus essaient de bousculer ? On ne saurait dire, mais on est malgré tout hypnotisés. Deux cellules, deux femmes se sont détachées et dansent. La liberté gagne, le groupe explose et envahit tout le plateau. Il y a là quelque chose de barbare, de primitif, comme une résurgence du Sacre du printemps. 

 

Mais l’organisme se reconstitue. Les têtes, les bras, les dos brillent. Les corps se cambrent. De nouveaux éclats, de nouvelles libérations. Le corps du début convulse. Les bras se tendent vers le ciel et la musique est de plus en plus dissonante. La vague bouge.

Les pas sont légers. Il y a rarement plus d’une jambe de danseur sur le sol. Les mains sont sur les hanches. Que nous disent ces corps ?

L’étrange cérémonie se termine. Les applaudissements nourris ne réchauffent pas pour autant les danseurs. Nous restons groggy devant cette beauté mystérieuse que Sharon Eyal nous inflige, cette fois avec une certaine radicalité.

Il ne reste qu’à quitter la grande nef, déconcertés, mais heureux.

Photo © Agathe Poupeney / Photoscene