Mais quelle joie de retrouver Olivia Grandville dont le travail sensible et politique règne sur la danse depuis plus de vingt ans au Festival de Marseille, sur le grand plateau de La Criée, pour une pièce au titre espiègle, En même temps, qui rappelle l’écriture fortement exigeante de la directrice du CCN de La Rochelle, tout bonnement géniale.
Au commencement, il y a Simon Tanguy qui fait le clown. Il joue les Monsieur Loyal en nous louant les bienfaits du vivre-ensemble, du collectif, de l’unisson. Il dit des conneries du genre : « C’est beau de participer à la puissance de quelque chose de grand. » Déjà que le titre nous avait mis sur la piste d’un second degré assumé, reprenant l’une des formules les plus méprisantes de l’ère Macron pendant la Covid. Simon ajoute que, ce soir, on va « réussir à s’oublier et à ne plus être soi ». Et on se demande comment Olivia Grandville, généralement assez en colère (La Guerre des pauvres, par exemple), va amener son sujet. Eh bien, nous n’étions pas préparé·es à une telle image, tellement elle est brillante, drôle et percutante… en même temps.
Il y a un grand panneau blanc qui barre le fond de scène. Sur le plateau, des cercles, un peu comme chez Anne Teresa De Keersmaeker version gymnase. Les danseur·euses apparaissent en farandole, en short, lunettes de piscine sur les yeux et bonnet de bain sur la tête. Cette ligne devient une ronde, et puis le délire se met en place. Ils et elles, neuf en tout, vont devoir tout faire pareil, très vite, en changeant de geste très souvent et, bien sûr… « en même temps ».
C’est très drôle et très balaise. Les phrases chorégraphiques s’enchaînent à plein tube. Les mouvements sont simples : cela peut être une jambe qui se lève comme dans un cours de gym des années 1950, ou des bras de natation. Et ça s’enchaîne comme ça à toute allure. Olivia Grandville convoque tout ce que le mot « unisson » peut évoquer. Tout y passe, du troupeau de moutons à la meute de loups. Mention spéciale pour cette image des danseur·euses assis·es à quatre pattes, les yeux ahuris, lapant le sol, à se tordre de bêtise. Elle pousse l’idée jusqu’à son point de rupture pour nous subjuguer face à tant de propositions.
Les costumes de Marion Regnier ont un premier rôle dans la pièce. Elle transforme des imperméables à imprimé vert en jupes chic ; et plus tard, elle crée des allures futuristes en les recouvrant d’un bas chair sur la tête, d’un imperméable violet et de gants bleus. D’ailleurs, la façon d’habiller et de déshabiller le groupe est, elle aussi, écrite, et témoigne d’une belle dose de créativité.
Les images d’En même temps sont inouïes. Il y a, par exemple, ce moment où tou·tes s’alignent pour que leurs bras gauches ne fassent plus qu’un seul immense bras. C’est si beau. La pièce est aussi portée, comme toujours, par Yves Godin, qui accompagne toutes les créations lumière d’Olivia Grandville. Au rayon fidélité, on retrouve aussi César Vayssié, qui signe un film au cœur de la pièce et appuie avec finesse sur cet effet de moutons de Panurge.
Dans sa dramaturgie super bien construite, Olivia Grandville nous invite à faire un pas de côté pour arrêter le « en même temps ». Elle nous invite à ralentir malgré la techno très enivrante de Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando. Parfois, l’être ensemble se divise. On les voit par groupes de trois ou de cinq, par exemple, avant de s’autoriser à chercher le geste qui leur est propre.
La pièce, super référencée, convoque aussi bien Rudolf von Laban que Mary Wigman ou encore des danses traditionnelles polonaises. Comme toujours dans sa carrière, Olivia Grandville amène du chic dans l’humour et la dénonciation. Alors, tous et toutes ensemble, peut-être, mais en gardant son libre arbitre.
Les interprètes — Claire Audrain, Yu Hsuan Chang, Emma Delvac, Sarah Deppe, Martín Gil Enrique, Mai Ishiwata, Théo Le Bruman, François Malbranque et Simon Tanguy —, tous et toutes très différent·es, sont absolument parfait·es dans cet exercice du tout pareil, sinon ça se voit. On le sait déjà : ces scènes de ronde dans le halo orange qu’Yves Godin affectionne tant en ce moment (Muette de Boris Charmatz, notamment) vont rester scotchées dans nos têtes pendant longtemps.
Le festival de Marseille se poursuit jusqu’au 8 juillet.
Visuel : ©César Vayssié