À Venise s’achève la vingtième édition de la Biennale de la danse, dont Wayne McGregor, chorégraphe britannique, assure la direction artistique sous le sigle « Le temps n’existe pas ». De l’Afrique du Sud à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande, la géographie des artistes invités témoigne d’une ouverture internationale exceptionnelle. Au programme : neuf créations mondiales, trois premières européennes, le lancement d’une compagnie internationale destinée aux danseurs de plus de quarante ans, des projections de films, des master classes et des dizaines d’événements répartis dans toute la ville.
En une seule soirée, on peut se retrouver sur des gradins de l’Arsenal ou dans les fauteuils de velours du Teatro Malibran; assister à une orgie queer ou à un Lac des cygnes — même si ce n’est qu’au format cinématographique ; croiser des maîtres de la scène et des artistes qui pourraient être leurs petits-enfants, voire leurs arrière-petits-enfants.
Les événements les plus marquants de la Biennale de la danse de Venise dans le dossier de Cult.news.
Le chorégraphe et danseur néo-zélandais Oli Mathiesen est encore un nouveau nom sur la scène européenne. Au cours des deux dernières années, son spectacle The Butterfly Who Flew Into The Rave (« Le papillon qui s’est envolé dans le rave ») a parcouru les plus grands festivals de théâtre, dont l’Edinburgh Festival Fringe, et a fait beaucoup de bruit par son radicalisme. Mathiesen est jeune et insoumis, et les questions qui l’intéressent sont à son image. Dans ses spectacles, ses personnages affrontent les questions d’identité, de politique et de genre au cœur de soirées rave, où, sous les coups de beat techno, toutes les interdictions et normes volent en éclats.
Lors de cette édition de la Biennale de la danse de Venise, Mathiesen a remporté le programme de soutien aux jeunes chorégraphes, obtenant une bourse de 30 000 euros ainsi que la possibilité de présenter sa création mondiale à Venise.
Just Between Me and Jesus, comme son titre l’indique, explore la relation de l’individu à la religion — une religion qui impose ses règles, limite les désirs et empêche de vivre comme on l’entend. En une heure, un groupe de six jeunes gens traverse un chemin de libération de chaînes religieuses : ils enchainent les étapes du dépouillement des vêtements innocents de la Vierge Marie sous le son des cloches, de la dégustation du fruit défendu, jusqu’au carnaval-cabaret costumé sur The Prodigy pour pour finir avec la crémation d’une croix construite avec des enceintes
Après avoir exploré, dans cette quête de libération effrénée, toutes les formes possibles de plaisirs corporels et de transformations physiques, les jeunes gens finissent par fumer tranquillement et s’étreindre avec satisfaction, en regardant brûler la source de tous leurs maux et de tous leurs interdits. L’extase religieuse, laisse entendre le chorégraphe, n’est finalement pas si différente de celle du rave. Sont-ils devenus plus heureux ? On aimerait le croire. Avons-nous, nous les spectateurs, vu quelque chose de nouveau ? À peine.
Sur scène, un homme est allongé face contre terre, dans une pose qui semble sortie d’un film. En fond sonore, une voix off réfléchit au temps, comme dans American Beauty. Depuis les coulisses surgit un tapis qui glisse sous le corps de l’homme ; sans changer de position, celui-ci commence alors à s’élever sans le moindre effort apparent, comme si la gravité n’existait pas. Puis arrivent une chaise, une deuxième, une troisième. L’homme commence à jouer avec. Il dresse une chaise sur deux pieds et l’enfourche. Puis il construit, selon le même principe, une véritable colonne, qui reste elle aussi figée, défiant toutes les lois physiques. Comment cela fonctionne-t-il ? Difficile à dire — c’est de la pure magie.
Et c’est bien de la magie. Mais de la magie théâtrale. Kalle Nio est réalisateur, cinéaste, illusionniste finlandais et l’un des représentants les plus talentueux de ce que l’on appelle la « nouvelle magie ». Depuis l’enfance, il pratique les tours de magie, mais ne trouvait pas dans cet art considéré comme divertissant et peu sérieux de modèle artistique auquel s’identifier. Il s’est alors tourné vers l’histoire du cinéma et a compris que les films étaient, au fond, nés des illusions — des tours de magie optiques. Il a commencé à mêler sa magie au langage cinématographique (l’effet Koulechov lui a également été utile), puis à y ajouter musique, texte et danse.
Tempo est le premier spectacle qu’il a créé avec le chorégraphe brésilien Fernando Melo, pour trois interprètes. Winston Reynolds est acrobate ; il a notamment beaucoup travaillé avec Yoann Bourgeois. Luigi Sardone est danseur. Barbara Kanc est danseuse et, parallèlement, assistante de l’illusionniste. Formellement, Tempo possède même une sorte d’intrigue : un homme et une femme font équipe et tentent à plusieurs reprises de convaincre un autre homme de signer un mystérieux document. Côté accessoires, outre les chaises, on trouve une table et une lampe très cinématographiques, qui évoquent tantôt une salle de torture, tantôt un simple outil d’illusion.
Mais le véritable personnage principal du spectacle reste le temps. Tempo s’inscrit parfaitement dans le thème de cette édition de la Biennale de la danse de Venise, imaginé par Wayne McGregor : « Le temps n’existe pas ». Kalle Nio le rend à la fois visible et sensible. Les mouvements apparaissent parfois comme filmés au ralenti, puis soudain « s’animent » et retrouvent un rythme ordinaire. Autant que par le temps, l’illusionniste est fasciné par la gravité : l’attraction terrestre agit aussi bien sur les corps que sur les objets. Dans le mot tempo se cachent à la fois le temps, la vitesse et le rythme, et le metteur en scène joue magistralement avec ces différentes dimensions à travers les illusions théâtrales.
Le temps du spectacle s’écoule de manière irrégulière : certains moments coupent le souffle et attisent la curiosité, tandis qu’à d’autres il faut accepter de s’ennuyer. Mais là encore, c’est un tour de magie de Nio. Le metteur en scène a expliqué qu’il étirait volontairement le temps scénique pour nous laisser plus longtemps assis dans le silence, l’obscurité et sans divertissement. Car l’ennui, dans notre époque accélérée, est devenu un nouveau luxe.
Depuis six ans déjà, Wayne McGregor dirige la Biennale College Danza, le laboratoire de formation de la Biennale de la danse de Venise destiné aux jeunes danseurs venus du monde entier. Cette saison, seize artistes âgés de 18 à 28 ans ont suivi une résidence de trois mois ; tous avaient derrière eux au moins trois années de formation professionnelle. Avec McGregor, ils ont travaillé autour de son concept de Physical Thinking — une pensée par le corps — fondé sur une approche globale de la création chorégraphique, où la danse dialogue avec l’improvisation, les neurosciences, le travail de l’imaginaire et les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle. Le résultat de cette année de travail : deux créations mondiales signées par deux chorégraphes de générations différentes.
La plus jeune Maxine Doyle — metteuse en scène et chorégraphe de la compagnie britannique Punchdrunk, mondialement connue pour son spectacle immersif Sleep No More — a créé pour les étudiants Hybris. Le titre reprend un concept de la Grèce antique qui désigne l’arrogance, la démesure, la volonté de domination et l’excès de confiance d’un dirigeant avide de pouvoir.
Le spectacle se divise en deux parties. La première, plus théâtrale et costumé, présente une galerie de personnages semblant sortis de tragédies et de comédies antiques, réunis autour d’une même table pour assister à leur propre déchéance. Au centre, évidemment, le roi. Plus il se laisse emporter par son pouvoir et ses désirs, plus toute sa cour l’accompagne dans cette dérive. La scène du banquet se déroule au ralenti : plus le roi est obsédé par sa quête d’excès, plus les mouvements des personnages deviennent grotesques et leurs gestes théâtraux.
La seconde partie est plus dansée. L’élément scénique principal : des tables, qui ne manquent pas d’évoquer On Flat Thing de William Forsythe. Là où Forsythe les utilise avant tout comme un mécanisme déterminant l’architecture du mouvement et de l’espace scénique, Doyle leur donne également une fonction narrative : elles deviennent des pupitres d’école derrière lesquels les artistes se transforment en enfants indisciplinés ; elles se métamorphosent encore en bateaux à bord desquels les mêmes interprètes, devenus migrants, traversent la tempête vers une vie meilleure, et ainsi de suite. À l’énergie désespérée de ces jeunes corps et à leur volonté de se lancer dans toutes les expériences possibles, on ne peut qu’applaudir. Maxine Doyle ne cache d’ailleurs pas que les interprètes sont ses véritables co-auteurs : ils ont la jeunesse, elle possède l’expérience et la confiance nécessaires ; c’est à partir de leurs improvisations qu’elle a construit son spectacle.
L’approche de Molissa Fenley, 71 ans, est toute autre. Chorégraphe, danseuse et pédagogue, elle est une figure majeure de la postmodern dance américaine. Sa longue carrière s’est déroulée principalement aux États-Unis, mais elle est issue du même milieu artistique new-yorkais gravitant autour de Merce Cunningham que Lucinda Childs et Twyla Tharp, tout en appartenant à la génération suivante.
On Tenderness est une ode éclatante à la jeunesse et à l’amour, portée par la musique live du batteur Denardo Coleman, fils du célèbre musicien de jazz Ornette Coleman. Les figures guerrières des fresques étrusques de Tarquinia, les nymphes légères, les jeunes hommes nus de Michel-Ange, les lignes animées de Matisse, les scènes des plafonds peints des palais vénitiens : Fenley compose sa partition chorégraphique à partir de l’histoire de l’art. Elle fait passer toutes ces images par son propre corps, reconstruisant à chaque fois le langage de la danse, en faisant varier les phrases chorégraphiques — des mouvements fluides en forme de serpentine jusqu’à l’architecture rigoureuse.
Sa chorégraphie stratifiée exige des interprètes non seulement de l’endurance, mais aussi une solide préparation technique. Si les jeunes artistes ne manquent pas de résistance, leur niveau de formation est en revanche inégal : les danseurs dotés d’une solide formation classique et de qualités physiques exceptionnelles, comme Garris Muñoz, apparaissent nettement plus convaincants dans ce kaléidoscope de mouvements intemporels.
Biennale College Danza / Molissa Fenley,
On Tenderness – Sulla tenerezza,
Ph. Andrea Avezzù
Courtesy La Biennale di Venezia