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Une danse vieille de 65 000 ans à la Biennale de danse de Venise

par Maria Sidelnikova
29.07.2026

« Le temps n’existe pas. » C’est sous cette devise que se tient la vingtième édition de la Biennale de Danse de Venise (du 17 juillet au 1er août), la dernière placée sous le commissariat du chorégraphe britannique Wayne McGregor — à moins que son mandat ne soit renouvelé. Cette année, le Lion d’or a été décerné pour la première fois pour l’ensemble d’une carrière, non pas à un chorégraphe ou à un interprète, mais à une compagnie : Bangarra Dance Theatre, réunissant des artistes issus des Premières Nations d’Australie et des peuples du détroit de Torres.

« C’est une journée extraordinaire pour tous les peuples autochtones », a déclaré sa directrice artistique, Frances Rings, en recevant la récompense. « C’est la reconnaissance de nos valeurs. »

 

 

 

Remonter le temps

Pour mesurer la portée de cette distinction, il faut remonter près de soixante ans en arrière.

Le référendum historique de 1967 a marqué un tournant dans la reconnaissance des droits des peuples autochtones d’Australie. À sa suite, les institutions culturelles ont commencé à se transformer. Un collège national de danse a été créé, où les jeunes pouvaient apprendre à la fois les danses traditionnelles et les grandes techniques occidentales — du jazz aux claquettes, de Martha Graham à la danse contemporaine. C’est dans cet élan qu’est né, en 1989, le Bangarra Dance Theatre.

Pendant plus de trente ans, Stephen Page en a façonné l’identité artistique. Sous son impulsion, les récits des Premières Nations ont trouvé une nouvelle forme d’expression dans la danse contemporaine. Le mot Bangarra, issu de la langue wiradjuri, signifie « allumer le feu ». En 2023, il a transmis le flambeau à Frances Rings, ancienne danseuse et chorégraphe de la compagnie.

Pour les artistes de Bangarra, la compagnie est avant tout un clan, une famille. Elle réunit des danseurs appartenant à des peuples, des langues et des traditions différentes. Dans un pays où coexistent des centaines de langues et de dialectes, la danse devient le langage commun.

« Ce que vous faites aujourd’hui compte pour demain », rappelle Frances Rings à ses danseurs. La mission de Bangarra est de préserver les récits des ancêtres et la mémoire culturelle d’une terre habitée depuis 65 000 ans, afin de les transmettre aux générations futures.

 

 

 

Le temps de la terre

C’est cette fidélité aux origines que la compagnie montre dans Terrain, dont la première européenne a eu lieu à la Biennale de Venise.

Frances Rings a imaginé cette œuvre après un voyage au lac Kati Thanda (Lake Eyre), le plus vaste lac salé d’Australie, situé sur les terres du peuple Arabana. Mais nul besoin de connaître cette géographie ni ces traditions pour comprendre, dès les premières minutes, que l’on entre dans un autre monde.

À l’arrière-scène se dessinent des reliefs montagneux tandis qu’une brume matinale envahit lentement le plateau. À la place d’une partition mélodique, un grondement profond semble monter de la terre elle-même (musique de David Page). Au centre, un groupe de danseurs aux épaules larges, aux jambes puissantes, le visage couvert d’ocre blanche. Leurs corps avancent comme un organisme unique. L’énergie qu’ils dégagent ne paraît presque pas humaine, quasiment tellurique.

Les neuf tableaux de Terrain composent un voyage à travers différents paysages. À chacun correspond une qualité de mouvement : un rituel masculin avec boucliers sur le craquement de la terre desséchée ; une danse sensuelle d’oiseaux de paradis dans les eaux sacrées du lac ; des duos arides où chaque goutte d’eau devient une promesse de vie, comme un geste de tendresse au cœur d’une relation asséchée. Puis vient une invocation collective, presque une prière, sous une lumière brûlante.

 

Dans leurs mouvements, on reconnaît parfois des poses de yoga, des empreints d’arts martiaux ou de la danse contemporaine occidentale. Pourtant ça reste totalement singulier, tout semble naître du sol. Chaque geste paraît pousser de la terre. Et tout circule : les mouvements se propagent d’un corps à l’autre comme si les eaux du lac sacré traversaient les interprètes.

Dans le dernier tableau, une femme recouvre son visage et son corps d’ocre noire, puisée dans un coolamon, récipient traditionnel en bois, symbole de mémoire, de savoir et de transmission. La lumière s’éteint peu à peu. La danse, elle, continue, parce que les histoires ne s’arrêtent jamais.

 

 

 

 

Le temps de transmettre

Mais ce qui fascine tout autant que les spectacles de Bangarra Dance Theatre, c’est la manière dont ils prennent naissance. La compagnie parle d’un « cycle de vie ». Tout commence bien avant les répétitions. Lorsqu’une idée surgit, les artistes se rendent dans la communauté concernée, rencontrent les anciens, expliquent pourquoi ils souhaitent raconter cette histoire et comment ils entendent la traduire dans le langage du théâtre contemporain. Ce n’est qu’ensuite qu’ils demandent l’autorisation.

« Nous n’avons pas de bibliothèques. Notre savoir est conservé dans la mémoire de nos anciens. Il vit dans la terre. Et, à Bangarra, il vit aussi dans nos corps », explique Frances Rings.

La création d’un spectacle demande environ quatre années. Parfois, l’autorisation des ancêtres est accordée immédiatement. Parfois, elle prend des années. Parfois encore, elle n’est jamais donnée.

« On ne peut pas s’approprier l’histoire, les motifs, les danses ou les symboles sacrés d’un autre peuple simplement parce qu’on les trouve beaux. Sans autorisation, c’est de l’appropriation culturelle », rappelle Frances Rings.

 

En Europe, les droits d’auteur relèvent des juristes et des tribunaux. En Australie, ce sont souvent les anciens qui demeurent les gardiens des droits culturels.

 

Une question s’impose alors : Jiří Kylián, sans doute le chorégraphe européen le plus célèbre à s’être inspiré des danses des Premières Nations australiennes, avait-il lui aussi obtenu cette bénédiction ? Son spectacle Stepping Stones est né d’un voyage effectué dans les confins de l’Australie. Frances Rings ne répond pas à sa place. Elle raconte simplement que, pour les trente ans de Bangarra Dance Theatre, Kylián a « rendu » cette œuvre à la compagnie — un geste de respect et de reconnaissance.

Selon la tradition de Bangarra, le cycle de vie d’un spectacle s’achève là où il a commencé : l’œuvre est offerte à la communauté dont elle est issue. La danse revient ainsi à la terre. Le voyage de Terrain, lui, continue. Après Venise, cette « Terre » australienne poursuivra sa route, portant son feu et ses histoires à travers le monde — avant, peut-être, de faire escale à Paris.

Visuel : © AVZ-BANGARRA DANCE THEATRE