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Interview : Alex Lutz affiche un menu 3 étoiles dans les fictions France Culture

par Marie Anezin
12.09.2026

Demain, dimanche 13 septembre 2026 à 20 h, France Culture diffuse la délectable création « Des mots et des plats » d’Alex Lutz. Présenté cet été au Festival d’Avignon dans le cadre des fictions France Culture avec le soutien de la SACD au Musée Calvet, ce texte démontre une fois de plus qu’Alex Lutz sait capter l’esprit d’une époque. Rencontre.

Retour à Avignon.

Au plateau, assis à la table, Alex Lutz trône. À ses côtés, de profil, la réalisatrice Mélanie Péclat et, debout derrière ses machines en chemise fleurie, le musicien Ricky Hollywood.

Nous sommes en plein dîner mondain, Alex Lutz y fait vivre tous les convives que nous pourrions y croiser. Mélanie Péclat fait l’écho des voix dont la présence bruyante des cigales a rendu l’enregistrement techniquement impossible.
Au cours de ce dîner où la conversation se fait le révélateur d’une société, une femme, Céline, essaie de dire son mal-être jusqu’à sauter le pas du silence.

 

 

Pourquoi ce sujet ?

Je trouvais intéressant de parler des dîners qui ne soient pas forcément ceux des amis, mais plutôt de copains, de connaissances, ou de connaissances importantes…
Ce qui me captivait dans ce creuset-là, c’était ce rapport à la langue. Une langue très accidentée, une langue d’ensemble, qui n’est pas la langue en tant que telle, mais une langue qui s’échange, se coupe, rebondit. En écrivant, je voulais qu’elle soit perpétuellement face à une espèce de vide : vide de propos, d’arguments, et pleine de morceaux de choses un peu entendues, un peu lues, un peu sues, un peu pas sues, un peu dites quand même, juste à propos de… Un à-peu-près.

Et puis nous sommes dans une période d’expertises. Tout le monde se dit et se pense expert. En tout cas, il aime gloser… Nous sommes dans une grande glose. La grande « gloserie des Lilas ». (Rires)

J’ai donc retenu cet objet de langage, qui est intéressant dans sa forme de vide et de « presque ».
Nous avons affaire aussi à une littérature avec des mots qui se disent, une oralité qui existe, et finalement, à l’entendre, cela se résume à ça. Et ça ou du bruit, c’est finalement pareil.
Puis à l’intérieur de toutes ces conversations tout de même, il y a une personne qui essaie de… et qui essaie de… et cela à maintes reprises. Elle est présente à ce dîner avec, du bout des lèvres, une intention de dire, avec cette parole empêchée par autre chose, par sans doute un traumatisme ou autre. Il y a quelque chose d’objectif, avec une douleur, et elle essaie de parler de cette douleur ou de la façon dont elle la traverse. Elle essaie sans doute de révéler quelque chose, or elle ne parvient jamais à révéler quoi que ce soit. Cela lui est tout le temps volé, par à nouveau le son, le bruit, les interruptions, l’idée meilleure de quelqu’un par rapport à une autre idée meilleure de quelqu’un d’autre ou quelque chose qui n’a rien à voir : « S’il te plaît, passe-moi le plat ».

 

En fait, ils ne rentrent jamais à l’intérieur du sujet, ni dans la conversation.

Non, on n’écoute jamais. Cette femme qui a mal essaie de convoquer l’intime.

Il n’y a quasiment pas d’affect. Il y a elle qui tâche de se faire entendre et qui fait finalement tache. La logique eût été de lui demander : « Vas-y. Qu’est-ce que tu veux dire ? ». Et que quelque chose se dise. En fait, il n’y a rien qui se dit. Et c’est justement cela qui m’intéresse, car c’est symptomatique de notre époque.

 

Avez-vous voulu dénoncer un certain milieu parisien ?

Non, pas plus que ça… Mais pour autant, dans ce qu’on appellerait un milieu autorisé, il existe une telle vacuité. Un abandon de l’effort du sens, de la précision et de l’acuité. Ce n’est pas forcément convoqué.

Cela m’a beaucoup frappé, parfois, de me dire : « Tiens, il y a également une acculturation ».

Est-ce une étude générationnelle plus que sociétale ?

Je fréquente finalement tous les milieux.
Je trouve qu’il y a quelque chose dans l’époque qui est assez intéressant dans la façon dont on ne se parle pas, ou en tout cas, dont on remplit l’espace. Être à l’autre est devenu quelque chose de particulier.

Et cette espèce d’expertise de l’époque pour rien, je la trouve, en fait, immensément partagée dans tous les milieux.

On trouve que les réseaux sociaux sont terribles, mais c’est amusant parce que c’est devenu un endroit de monologue, où on scrolle un autre monologue, scrollant un autre monologue. Il n’y a pas de dialogue. Je ne parle pas du dialogue dans son sens moral, mais le dialogue dans son exercice littéraire, je crois qu’il est peut-être un peu abîmé.
En tout cas, c’est intéressant d’être conscient, quand même, du nombre de mots utilisés pour ne pas se dire quelque chose. (Rires)

 

Dans votre texte et dans la pièce de Bacri et Jaoui Un air de famille, il y a le même marqueur d’époque.

Dans Un air de famille, il y avait l’affect, il y avait la situation de chacun, il y avait des personnages qui se décident. Donc il y avait une peinture de cette époque-là, ce qui n’est pas le cas ici. Je voulais me pencher sur ce langage désincarné.

À un moment donné, j’ai hésité à partager ces petites lignes de dialogue entre plusieurs interprètes. Je voulais que cela fasse comme un chœur. Finalement, c’est la réalisatrice Mélanie Péclat qui fait les voix.

Comment avez-vous choisi le musicien qui vous accompagne au plateau ?

Mélanie Péclat m’en a parlé. Il est super. Ce sont ses compositions qui sont très belles. Nous avons choisi parmi elles celles qui pourraient s’harmoniser avec le texte.

 

Vous avez volontairement laissé une fin ouverte ?

Cela forme une sorte de boucle. Comme une fugue musicale qui avance, qui se remplace, qui se boucle et ça reprend. Il y a un nouveau dîner. Il y a une autre Cécile qui s’appelle Patricia, elle ramène un bouquet de fleurs au dîner et c’est reparti.

 

À écouter le dimanche 13 septembre 2026 à 20 h sur France Culture

Voix d’auteurs avec la SACD, une création originale inédite de et avec Alex Lutz , musique : Ricky Hollywood, réalisation  de Mélanie Péclat.

Visuel : ©Marie Anezin