La puissance vocale et physique du ténor domine l’ensemble de la représentation du Samson et Dalila donné jeudi soir au Staatsoper de Berlin. Jonathan Tetelmann, en progrès constants, nous livre une prestation qui fera date et où personne ne s’étonne qu’il puisse abattre un temple pour signe de sa victoire sur les oppresseurs. Une soirée qu’il a incontestablement irradiée de sa magistrale interprétation.
L’opéra de Saint-Saëns est un grand opéra au cœur du romantisme français flamboyant de la deuxième moitié du 19èmesiècle.
Saint-Saëns avait d’abord eu comme idée de composer un oratorio du style de ceux de Haendel, basé sur le récit biblique extrait du Livre des Juges et centré sur le personnage de Samson. De ce premier projet naitra un second, plus élaboré, à partir du livret écrit par Ferdinand Lemaitre qui versifie le texte où Saint-Saëns imagine un opéra, plus profane que sacré, d’abord intitulé « Dalila », et où la double influence de la musique de Wagner et de l’orientalisme en vogue, est manifeste.
Samson et Dalila connait cependant bien des épreuves, finit par monter sur scène pour la première fois en Allemagne (et donc en allemand et sur l’initiative de Liszt) au Théâtre de la Cour grand-ducale de Weimar, le 2 décembre 1877 sous la direction d’Eduard Lassen. On soulignera le paradoxe de cette création, pour cet opéra d’évidente facture française mais qui, de par son sujet, est interdit par l’anticléricalisme de la 3ème République.
Il ne sera finalement créé dans sa version définitive en 1890 à Rouen avant d’être repris enfin à Paris, au Palais-Garnier en 1892, pour y connaitre un succès qui ne s’est jamais démenti depuis lors.
Les légendaires récits bibliques avaient fait de Samson, un personnage puissant aux pouvoirs surnaturels qui lui venaient de sa chevelure. Promis à la libération du peuple d’Israël alors sous le joug des Philistins, il est trahi par Dalila qui lui arrache son secret au cœur de l’alcôve où ils se sont aimés durant une nuit torride. Elle provoque sa chute pour le compte du grand prêtre du culte de Dagon, partisan de la manière forte contre les révoltés insoumis. Samson est torturé, rendu aveugle et va être exécuté quand il parvient à retrouver sa force par sa seule volonté et son appel à Dieu, détruisant alors le temple et tuant tous ses ennemis.
Nous avions découvert la mise en scène du cinéaste Damián Szifron lors de sa création en 2019, avec Daniel Barenboim à la direction musicale de la Staatskapelle, Brandon Jovanovitch et Elina Garanča dans les rôles principaux. Lors de cette première, le mécanisme des décors n’avait pas fonctionné pour libérer le plateau au troisième acte qui s’était donc déroulé devant un rideau de fer avec des chanteurs contraints de s’aligner comme pour une version concert dans un opéra qui ne s’y prête guère.
Cette fois, l’ensemble de la scénographie s’est déroulée sans encombre et a montré finalement un sorte d’illustration (discutable) du récit sans grand génie et sans grande originalité. Montagnes, grottes, gros blocs de rochers, semblent en permanence symboliser l’oppression du peuple d’Israël et ses difficiles relations avec les philistins force d’occupation, tandis que Samson et Dalila se cherchent et se trouvent. La scène de Berlin ne se prête pas forcément très bien au gigantisme du décor de Etienne Pluss, même si son esthétisme est réussi.

Quelques bizarreries se rajoutent à une relative sobriété de l’illustration, telles que cette lune qui se déplace à toute vitesse dans le ciel sombre, des Hébreux qui prient debout (alors qu’ils « implorent à genoux » et des mélanges d’époques pour les costumes (de Gesine Völlm) tous assez laids et peu seyants. On reste également interrogatifs face au choix d’attribue des « doubles » aux deux héros, sans qu’on voit trop l’intérêt de l’idée à part le fait de suggérer assez niaisement qu’ils auraient pu vivre heureux et fonder une famille (deux enfants, un chien, une scène de famille très convenue). C’est d’ailleurs une sorte de contresens (il y en d’autres) puisque Dalila a pour intention de séduire Samson pour lui arracher son secret et permettre sa chute.
A l’acte 3, les scènes de tortures et d’exécution sur un plateau débarrassé de ses rochers précèdent des bacchanales assez banales, tandis que les époques se mélangent à travers les costumes.
L’ensemble se regarde sans déplaisir mais sans enthousiasme non plus, sauvé pour l’essentiel par le jeu des chanteurs principaux qui occupent intelligemment la scène et incarnent avec talent les passions tragiques de leurs personnages.
En juillet dernier, c’était Roberto Alagna et Aigul Akhmetshina, qui chantaient les deux rôles titres. Cult y était et en avait rendu compte.
Pour cette ouverture de saison, Berlin avait invité le jeune ténor américain Jonathan Tetelman (38 ans) pour une prise de rôle risquée et magnifiquement réussie.
Nous l’avions vu en Don Carlo également à Berlin (mais au Deutsche Oper) il y a un peu plus d’un an et nous ne pouvons que saluer sa constante progression depuis lors, notamment dans les grands rôles du répertoire français puisqu’il triomphe désormais en Werther, en Faust, et surtout en Don José (cet été à Salzbourg) et désormais en Samson où sa prestation a été ovationnée.
Il garde la puissance vocale qui le caractérise depuis ses débuts, mais gagne en souplesse, en nuances, en subtilités d’interprétation. Sa technique que nous trouvions parfois sommaire à ses débuts, est bien mieux maitrisée -on sent un grand travail sur l’unification des registres, les liaisons des longues phrases musicales, les crescendo-diminuendos sans détimbrer, la personnalisation de l’interprétation qui en fait un Samson bien à lui, qui marque le rôle d’une forte empreinte.
Il se montre d’abord tout en force et en puissance, triomphant et royal, puis amoureux romantique, charmeur, passionné, pour être enfin torturé, en apparence vaincu, abattu avant de renaitre et de triompher. Et Tetelmann nous réserve pour chacun de ses airs, des surprises inédites dans ce rôle, parmi lesquelles on citera la manière dont il psalmodie littéralement ses suppliques à Dieu dans la tradition de la religion juive. Son « Je t’aime » éperdu de passion amoureuse, littéralement envoûté, se termine par un morendo d’une grande beauté qui saisit l’auditeur.
Si sa diction française reste perfectible dans les détails de certaines tournures de phrases, il possède bien la musique des mots, la prosodie des œuvres lyriques française comme la plupart des chanteurs américains tels que John Osborn, Michael Spyres ou Gregory Kunde.
Et surtout il occupe la scène avec une telle intensité qu’on ne quitte plus des yeux son immense silhouette, jusqu’à la destruction finale du temple.
A ses côté la mezzo-soprano russe Marina Prudenskaya, n’a pas exactement les mêmes atouts de séduction et de charisme vocal. Elle a incontestablement une belle aisance scénique et l’interaction avec le Samson parfois très brut de décoffrage de son partenaire, fonctionne plutôt bien, elle, rusée, lui un peu naïf, la force physique ne s’accompagne pas toujours de l’intelligence la plus aiguisée.

Le timbre est beau, opulent mais montre de réelles faiblesses dans le medium face à des aigus souverain et éclatants, et en fin de prestation les graves deviennent également un peu confidentiels. Le rôle de Dalila est complexe et Marina Prudenskaya n’en a pas la maitrise complète d’autant plus qu’elle st en difficulté avec la prosodie française. Dommage.
Concernant le rôle du Grand-Prêtre de Dagon, nous serons assez sévères car de toute évidence le baryton Łukasz Goliński ne chante pas réellement la partition, bousculant les notes et cassant les phrases musicales, sans parler d’un vibrato qui accentue cette désagréable impression de faussetés.
Comme souvent dans les maisons allemandes qui possèdent des troupes, on saluera la bonne tenue des rôles secondaires, notamment , l’Abimélech de Carles Pachon, le vieil Hébreux de William Thomas et les deux Philistins de Álvaro Diana et Irakli Pkhaladze.
Nous attendions le dynamisme habituel du chef d’orchestre Alexander Soddy , dont notre confrère rendait compte pour la représentation de Juillet dernier. Malheureusement en cette soirée du 10 septembre, il n’était pas tout à fait au rendez-vous avec un orchestre presque en sourdine à des moments où il doit faire déferler la belle instrumentation de Saint-Saëns, des Bacchanales éteintes gâchant un peu le moment le plus célèbre de l’opéra avec ce contraste saisissant entre les langoureuses danses orientales et la cruauté des tortures des Philistins.
Et pourtant chacun se souviendra de cette soirée, tout simplement parce que le plaisir d’avoir vu un nouveau ténor occuper une telle place dans un rôle, marquera durablement les esprits.
D’autres jeunes artistes commencent à retenir l’attention du public et assurent peu à peu un renouvellement nécessaire dans l’ensemble des répertoires français, allemand, italien, russe et dans toutes les tessitures. Ils et elles ont en commun un grand sens de la scène hérité de leurs prédécesseurs, et devenu incontournable avec la généralisation des captations vidéos. Et les voix puissantes ne manquent pas à l’appel !
On ne le dira jamais assez : les artistes lyriques exceptionnels doivent être entendus en salle pour se faire une idée réelle de leur impact sur le public. La voix de Tetelman est incontestablement hors norme et il faut l’apprécier en direct pour en mesurer les qualités.
Un ténor à suivre !
Staatsoper unter den Linden, Berlin
Samson et Dalila, reprise.
Visuels : photos de la création avec d’autres interprètes (novembre 2019) © Matthias Baus.