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31.07.2026 → 01.08.2026

Alicia Zaton, scénographe de « Mille et une nuits » de Sorour Darabi à la scène berlinoise Radial System

par Eline Guez
11.08.2026

Mille et une nuits de Sorour Darabi raconte des récits queers et trans autour de la figure de Shéhérazade. Cet opéra de deux heures montre les pluri-facettes de ce personnage mythique du conte des Mille et une nuits et la plonge dans une ambiance festive et gothique aux allures d’un harem poétique. Alicia Zaton a réalisé la scénographie de cette pièce performative.

« Mille et une nuits reste une pièce assez contemplative et abstraite. »

Alicia Zaton est une artiste, scénographe et sculptrice diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris Cergy en 2014 et de l’école La Cambre à Bruxelles en section sculpture. Elle s’est impliquée dans la fondation de DOC!, un lieu de production et de diffusion artistique autogéré du 19ᵉ arrondissement parisien. Elle y a organisé des expositions, des spectacles et des concerts. 

Son travail de scénographie, aux allures organiques, en collaboration avec différents danseurs comme Sorour Darabi ou bien Pol Pi a été présenté au Palais de Tokyo, au CND à Paris, à Amsterdam ou à Stockholm.

Nous nous sommes entretenu.e.s avec elle pour décrypter la scénographie de Mille et une nuits, opéra queer, sensuel, dystopique, représenté à Radial System à Berlin le vendredi 31 juillet et le samedi 1er août. Cette pièce interroge la figure de Shéhérazade par la prestance de performeurs’euses marginalisé’es, leur musicalité trans et leurs danses troublantes. Iels sont accompagné’es en live par la musique de Pablo Altar, la harpe d’Ange Halliwell et la guitare de Florian Le Prisé.

 

 

« Cette pièce est tout le temps différente. »

Qu’appréciez-vous dans Mille et une nuits ? Y a-t-il un moment que vous aimez en particulier ?

Oui, vers le milieu de la pièce les performeur’euses sont réunix, avec ce laser qui descend lentement, la fumée et les mains sortent de l’ombre puis progressivement le reste des corps. S’ensuit cette danse de transe où iels secouent la tête.

Il y a des moments de solo ou de duo qui créent un rythme lent. J’apprécie que ce soit une pièce qui prenne son temps, par rapport à d’autres pièces que j’ai pu voir qui sont très énergiques. Je me dis s’il y a des moments de contemplation, même proches de l’ennui, ce n’est pas très grave. 

Cette pièce est tout le temps différente. Je la vois beaucoup parce que j’essaye de la voir à chaque fois que je fais la scénographie. Comme les moments de danse collective sont très improvisés et peu chorégraphiés, Mille et une nuits est toujours différent. 

J’aime la proximité avec le public. 

On l’a bien sentie. On a été aspergé’es d’eau, j’ai même reçu un glaçon sur le pied haha.

Ah oui ? 

Oui, c’est une pièce rafraîchissante.

Comment avez-vous travaillé en concertation avec la créateurice lumière ?

Shaly Lopez a travaillé en interaction avec la glace. Le plus difficile, c’était le premier spectacle parce qu’il avait reçu la glace deux heures avant. Donc, il avait composé une création lumière sans les objets eux-mêmes. Les blocs de glace font partie des éléments à éclairer. Ils ont un aspect très corporel. Le travail de Shaly s’est centré sur les diffractions de la lumière, la mise au point sur les blocs, leur jeu de transparence. Par moments, il n’éclaire que les blocs pour révéler les corps qui l’entourent.

Comment décririez-vous la scénographie pour nos lecteurs et lectrices ?

La scénographie est composée de trois blocs de glace suspendus. Chaque bloc fait entre 120 et 250 kg et comporte des inclusions de cheveux et de chaînes à l’intérieur qui les joignent. Ils sont sculptés par l’entreprise Ice and Art et moi. Des blocs jonchent le sol. Deux ont aussi des cheveux et des chaînes pour que les danseurs et danseuses puissent les tirer, les trainer, les pousser, ou les frotter. Cinq chaînes sont également suspendues au plafond avec des cheveux coincés dedans ou des tresses. 

 

Installation de la scénographie, Crédits : Alicia Zaton

 

Pourquoi la glace ?

L’idée originale de travailler avec ce matériau est de Sorour, de plus il y avait toutes les références autour de la chevelure et de Shéhérazade. 

L’idée originale de ce matériau vient de Sorour, qui avait du sens avec d’autres références autour de la chevelure et de Shéhérazade. Dans la continuité du travail que nous avons mené ensemble pour sa première pièce Natural Drama, composé de deux grands voiles de chevelure (4x6m). Sorour a ses références qui sont plus liées à la mythologie persane et ses figures, tandis que mes références sont occidentales en rapport aux chevelures de Marie-Madeleine ou Marie l’Egyptienne. Nous avons des références théoriques communes autour de l’hydroéminisme. Je puise également de l’inspiration dans l’alchimie, dans des matériaux qui se transforment, qui passent du chaud au froid, qui fondent, qui durcissent, qui s’amollissent. 

Qui a eu l’idée d’ajouter des bougies à la pièce ? 

Sorour y a pensé. C’est amusant comme notre travail peut être connecté parce que je travaille beaucoup avec la cire. 

 

« Nos corps sont des étendues d’eau. Penser la corporéité à partir de l’eau, c’est remettre en cause la vision du corps que nous avons héritée de la tradition métaphysique occidentale dominante. Liquide, notre expérience de nous-mêmes est moins solitaire, plus tourbillonnante, océanique. » Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau, Astrida Neimanis 

Au sujet de l’hydroféminisme, nous avons fait nos recherches. En 2012, Astrida Neimanis, une philosophe écoféministe, professeure au département d’études en genre et études culturelles en Australie, publie un article intitulé « Hydrofeminism : Or, On Becoming a Body of Water », soit « Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau »). »  Elle réfléchit à des connexions entre l’eau et sa fluidité (« L’eau comme corps, l’eau comme communicante entre les corps, l’eau qui facilite le passage des corps aux êtres. »)  et la femme (« Le désir qu’a l’eau de changer, de se transformer, de faciliter la nouveauté échappe avec persistance à tout essai de capture. « La femme » n’est-elle pas, de manière similaire, débordante ? »). Astrida Neimanis propose une nouvelle conception féministe et écologique de l’eau. « Dire que l’eau vit en nous, que la gestation de nos corps, leur alimentation et leur interperméabilité avec d’autres corps est facilité par les eaux qui nous entourent et que ces eaux sont à la fois singulières et partagées est une affaire bien plus littérale qu’on ne pourrait le penser. Ni essentialiste ni purement discursif, l’hydroféminisme est un féminisme critique et matérialiste. »

Dans Mille et une nuits, les corps queers et trans démontrent justement leur potentiel aqueux. Fluides, ils entrent aisément en synergie par l’eau extérieure de la glace qui colle littéralement à leur peau. Sur scène, l’eau est autant une piste de danse donnant lieu à la performance d’émerger, qu’une muqueuse et un liant pour les perfomeurs et performeuses. 

Oui, tout, étant eau, est connecté. 

Pour prolonger la discussion sur l’eau, la glace, comment avez-vous géré les transports des blocs de glace depuis la France avec les fortes chaleurs ?

Techniquement, ça a été géré par l’entreprise Ice and Art. Ils ont des camions réfrigérés pour le transport. Sinon, il faut s’assurer qu’il n’y ait pas trop de chocs thermiques. La complexité réside dans l’arrivée de la glace en salle pour éviter de gros chocs. Des conditions spécifiques existent pour l’accueil de la glace : au-delà de 30°, c’est trop. Entre 23 et 28 maximum, la glace ne fond pas trop rapidement. Le montage doit être effectué 2h avant la pièce au maximum. Ensuite, c’est la technique de la salle qui gère la température, s’ils n’ont pas de climatisation  intégrée. Il ne doit pas y avoir de soufflerie directement sur la glace, cela doit être coupé avant que la glace n’arrive. Tout cela est notifié et prévu en amont par le régisseur technique Jean-Marc Segalen.

En guise de dernière question, pourriez-vous nous partager vos rêves et vos futurs projets de scénographie ? 

Ayant ma pratique sculpturale par ailleurs je suis intéressée par des projets qui puissent être poreux et transversaux entre sculpture et scénographie. Je ne pense pas avoir d’aspirations très ambitieuses, j’ai juste envie d’avoir de superbes expériences. Notamment avec les metteurs en scène, de me sentir proche de ce qu’ils veulent exprimer. Travailler avec des matières par exemple organiques, naturelles et des décors scénographiques très sculpturaux.

 

Crédits Alicia Zaton

Chorégraphie, conception, textes et direction artistique Sorour Darabi.

Performeurs, chanteur, acteurs et musiciens en live Aimilios Arapoglou, Li-Yun Hu, Lara Chanel, Felipe Faria, Sorour Darabi, Pablo Altar, Florian Le Prisé, Ange Halliwell.

Composition musicale Pablo Altar, Florian Le Prisé.

Coach vocal Henry Browne.

Création lumières Shaly Lopez.

Directeur technique Jean-Marc Ségalen.

Scénographie Alicia Zaton d’après une idée originale de Sorour Darabi.

Sculptures sur glace Samuel Girault – Ice and Art.

Costumes Anousha Mohtashami.

Rédactrice de texte et curatrice anglais-persan (POETIC SOCIETIES, Crafted Counsel Remote Residency Program) Ava Ansari.

Crédits Photos : Camille Blake & Alicia Zaton & Eline Guez