Pour ouvrir sa 19e édition à L’étoile du nord, le festival Jerk Off a choisi La Demande d’asile de Nicolas Barry, un duo danse-théâtre sur l’entretien à l’OFPRA des exilé·es persécuté·es pour leur orientation sexuelle. Porté par l’engagement physique de Sophie Billon et Nangaline Gomis, le spectacle n’est pas toujours limpide, mais il est nécessaire.
Le festival Jerk Off a dix-neuf ans, déjà… l’âge de continuer à se révolter contre le monde tel qu’il ne va pas. Il a ouvert ses portes cette année là même où il les avait fermées l’an passé, à L’étoile du nord, dans le 18e arrondissement. Ce théâtre continue lui-même de creuser un sillon singulier, avec une programmation exigeante et qui laisse une belle place aux jeunes compagnies.
Jusqu’au 10 octobre, dix lieux de Paris et de la petite couronne accueillent danse, théâtre, performance, musiques électroniques, littérature et arts visuels, avec une même ligne : défendre et rendre visibles les créations LGBTQIA+. Alors que les associations s’essoufflent, minées par un manque cruel de financements, et que les lieux de sociabilité queer ferment les uns après les autres, le festival assume plus que jamais un rôle de refuge, un safe space, comme l’a rappelé son directeur Bruno Peguy. (lire notre entretien) Le mot pèse lourd pour la soirée d’ouverture, consacrée à La Demande d’asile de Nicolas Barry.
Le chorégraphe lyonnais (Ensemble Facture) s’attaque à l’entretien à l’OFPRA, et plus précisément aux demandes d’asile fondées sur l’orientation sexuelle. Le texte, inspiré des questions réellement posées par l’Office, suit une femme sommée de prouver ce qu’elle est. C’est une litanie de questions intimes qui semble infinie, répétées à l’envi pour en vérifier la pertinence, que subit celle qui demande l’asile. Elle est sommée de dire ses désirs, son amour pour une femme. En contrepoint, une partition chorégraphique fait éprouver par le corps l’épuisement et l’exigence de cette mise à nu. Sophie Billon et Nangaline Gomis portent ce duo avec un engagement physique remarquable : déséquilibres, efforts répétés jusqu’à l’usure, endurance qui finit par devenir le sujet même. Par certaines postures, on pense beaucoup à Dominique Bagouet et à So Schnell. La dépense est réelle, et elle frappe. Le souffle se fait court, sonore, comme celui de deux courses folles : celle d’une administration comme prisonnière d’elle-même, qui fuit ses responsabilités humaines, et celle d’une femme qui veut sauver sa peau, ni plus ni moins.
Reste une réserve. À force de faire courir deux partitions en parallèle, le spectacle brouille parfois son propos. Le texte se dilue dans l’effort, la danse interpelle plus qu’elle n’éclaire, et le public qui ignore tout de la procédure saisit l’épreuve sans toujours en comprendre la mécanique. Sur un sujet aussi grave, où chaque mot peut décider d’un destin, on aurait souhaité une parole plus nette, qui tranche. Mais au fond, on comprend aussi combien les rires qui fusent çà et là dans la salle ne disent rien d’autre que notre gêne à voir combien nous fermons sciemment et violemment nos frontières, nos portes, nos cœurs.

Mais il faut le dire : que cette pièce existe est déjà un acte. Ce que décrit Nicolas Barry n’a rien d’une fiction. On se souvient du duo/duel à la fin du bouleversant L’Histoire de Souleymane. La scène, filmée en longs champs-contrechamps, repose sur l’écoute et la retenue de Nina Meurisse et sur la présence bouleversante d’Abou Sangaré, dont le visage dit l’épuisement de plusieurs jours de course dans Paris. Le film s’arrête sans livrer la décision : le spectateur reste suspendu, comme le demandeur, à un verdict qui ne lui appartient pas. Dans le cadre des demandes d’asile en fonction de l’orientation sexuelle et amoureuse, des personnes exilées doivent raconter à un·e inconnu·e les violences homophobes subies, livrer un récit jugé « crédible », conforme aux attentes d’une administration, avec leur statut, parfois leur vie, pour enjeu. Porter cette absurdité au plateau, dans un festival queer, au moment où le droit d’asile recule un peu partout, où l’on renvoie des personnes queer dans des pays où iels risquent la peine de mort, où l’on met littéralement des enfants migrant·es en cage, où l’on enlève des droits à des familles homoparentales, aux personnes trans, c’est rappeler que les droits LGBTQIA+ ne s’arrêtent pas aux frontières. Imparfaite, La Demande d’asile pose la question qui dérange : que faisons-nous face à cela ?
visuel : Guillaume Belvèze