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01.10.2026 → 10.10.2026

Rencontre avec Bruno Peguy, directeur du festival queer Jerk Off

par Amélie Blaustein-Niddam
25.09.2026
Festival Jerk Off

Le festival Jerk Off se déroulera du 1er au 10 octobre 2026 dans 10 lieux emblématiques de Paris. Il rassemble et met à l’honneur toute la diversité queer et propose une programmation pluridisciplinaire, allant du spectacle vivant, aux cabarets et aux soirées clubbing. Nous avons rencontré son directeur, Bruno Peguy, à quelques jours de l’ouverture.

Jerk Off a quasiment 20 ans. Mais avant d’arriver à l’année prochaine, un petit retour en arrière. Qu’est-ce qui a radicalement changé pendant ces 19 ans ? Vous êtes quand même un festival extrêmement militant. Est-ce que vous avez l’impression que les choses ont reculé ? Qu’elles ont avancé ?

 

Et oui, on est déjà en train de travailler sur les 20 ans l’année prochaine ! La censure est de plus en plus présente et malheureusement, les artistes ont de plus en plus de difficultés à créer et trop de compagnies sont dans une situation injustement précaire. On est tous conscients de la situation catastrophique de la culture actuellement.

 

Pourtant certaines choses se sont améliorées, en termes de visibilité en particulier. Des artistes qu’on a programmés il y a une quinzaine d’années, que personne ne programmait à l’époque, se produisent désormais dans des scènes nationales ou des grands théâtres. La reconnaissance des arts du Cabaret avec la Saison Cabaret est une bonne nouvelle. Mais il y a aussi des choses qui sont encore plus fermées au niveau de la création, un climat particulier, une forme d’auto-censure qui se répand et qui provoque la crainte de certaines salles ou collectifs face à des prises de parole ou de position un peu fortes.

 

 

Oui, d’ailleurs, qu’est-ce qui s’est durci particulièrement sur la question queer ?

 

J’ai l’impression que la question queer est de moins en moins acceptée. Enfin, dans certains endroits, c’est de plus en plus fluide, mais dans d’autres, on a de plus en plus besoin de se justifier. Il y a aussi un peu une frilosité. Certaines personnes qui ne se posaient pas de questions avant, se demandent aujourd’hui si, programmer tel spectacle ou telle personne, ne va pas être mal reçu. Il y a quelques années, c’était plus facile. Maintenant, il y a un temps de réflexion, de réticence. Alors au final, ça va, on arrive toujours à s’en sortir, mais il faut plus se justifier.

 

Évidemment, certains lieux de création ou de diffusion se sont libérés. C’est beaucoup plus fluide et simple. Ce sont souvent des lieux de résidence pour les artistes. Mais il y a peut-être aussi des lieux où, justement, ça a un peu reculé. Où les gens veulent regarder la captation avant de se décider. Je pense qu’il y a les deux.

 

 

Justement, vous parlez de lieux, et l’une des particularités de Jerk Off, c’est que vous n’avez pas un lieu à vous. C’est un festival où les spectacles se jouent dans différents endroits. Sur cette année, est-ce que vous avez eu des difficultés ? Est-ce qu’il y a des nouveaux lieux avec lesquels vous collaborez ? Est-ce que vous pouvez m’en citer quelques-uns ? Avant qu’on rentre dans la programmation, expliquez-moi comment rayonne Jerk Off à Paris et aux alentours.

 

À Paris, il y a beaucoup de lieux et une forte concurrence. On essaie toujours d’instaurer un dialogue, car comme nos propositions sont des propositions militantes, on a à coeur de les accompagner. A chaque fois, on va voir un lieu avec un projet, parfois même plusieurs, et on en parle.

 

C’est notre 1ère fois à la Marbrerie avec Maison Furieuse & Mona LaDoll. Il y a des lieux avec qui on travaille depuis quelques années, notamment le Théâtre de l’Etoile du Nord, où il y a un très beau dialogue qui s’est instauré avec Jean-François Munnier. Mais aussi tous les autres, ce sont des lieux où on se sent bien, qui ont déjà accueilli le festival plus ou moins récemment. Par exemple, il y a le Générateur, avec Anne Dreyfus, où on n’avait pas été depuis un bout de temps. On a beaucoup parlé avec elle et Inès Geoffroy d’un projet que l’on voulait créer dans le cadre de la Saison Méditerranée. On avait l’envie d’explorer ensemble les possibilités de réappropriation et d’inventivité des pratiques rituelles musulmanes, à partir d’expériences queer et contemporaines de la spiritualité. Ce projet sera également l’ouverture du festival FRASQ.

Cette année, on est aussi au Centre Wallonie Bruxelles et au Centre Culturel Suisse, qui sont des partenaires de longue date, ça nous permet de montrer la richesse de la programmation queer européenne, mais aussi de nous remettre en question en regardant ailleurs. Nous dialoguons aussi avec d’autres entités culturelles à Paris ou en Europe.

 

 

Justement, à propos des propositions artistiques. Quand on regarde le festival, il y a des moments où c’est difficile de comprendre comment vous choisissez. Entre Nicolas Barry et Hot Bodies, c’est le grand écart. Deux artistes et spectacles qu’on adore absolument chez Cult. La programmation est géniale, mais extrêmement éclectique. Est-ce que vous pouvez faire le lien entre ces spectacles ?

 

Je pense que le lien, c’est justement ce que vous évoquez. On revendique cet éclectisme. C’est la différence. Jerk Off est là pour la richesse et la diversité des cultures queer, on a beaucoup de communautés et on a vraiment cette envie de montrer un maximum. On reçoit plein de propositions, qui sont toutes mieux les unes que les autres, et on a pas toujours envie de choisir.

 

Hot Bodies, par exemple, ça fait longtemps qu’on avait envie de travailler avec elle et c’est la première fois qu’on la programme grâce à cette proposition de Franck Lamy du MAC VAL, qui est aussi l’instigateur du programme « queer as us ».

Mais il est vrai que c’est un grand écart. On a envie de parler du travail de SMITH, on a envie de présenter le travail de Hot Bodies. Il y a aussi le travail merveilleux de Marianne Chargois, sur les Travailleuses du Sexe et du contexte colonial. On a également Lucie Camous, qui propose pour la 3ème année une programmation CRIPS aux Labos d’Aubervilliers…

 

On a tellement de propositions qui bouillonnent dans notre tête, qu’au moment où on se retrouve devant le calendrier et les salles, il faut prendre des décisions. C’est à ce moment-là qu’on se pose la question. Est-ce qu’on a envie d’un festival structuré, avec un début, un milieu et une fin ? Ou est-ce qu’on a envie d’en « mettre de partout » et d’aborder tous ces sujets ? A Jerk Off, on préfère se répandre !

 

 

Qu’est-ce que vous faites quand un ancien combat redevient un combat sur le devant de la scène ? Je pense à la sérophobie, qui récemment a fait grand bruit, qui est arrivée au Sénat grâce à la grève de la faim de Christophe Paco et Nicolas Aragona. Est-ce que c’est quelque chose que vous pourriez intégrer à la programmation ? Est-ce que certains moments d’actualité peuvent bouleverser votre programmation, même si elle est déjà établie ?

 

Oui et non. Il y a des partis pris dont on est très fier à Jerk Off. Notamment le fait que ce soit un endroit où toutes les communautés se donnent la main et avancent dans la même direction.

C’est vrai qu’on ne parle pas de sérophobie cette année, mais nous restons farouchement dans la lutte contre toutes discriminations. On en a parlé précédemment. D’ailleurs j’ai moi-même été extrêmement choqué par les choses que j’ai vues sur les réseaux. On a l’impression d’être revenu 30 ans en arrière. On a envie de rappeler l’actrice Clémentine Célarié pour qu’elle roule une pelle à quelqu’un.e! Mais peut-être qu’on pourrait faire un kissing, ça pourrait être une bonne idée. On avait aussi programmé Matteo Seda avec sa très belle pièce qui parle de trithérapie.

 

Cette année la programmation du festival était prête très en avance. On voulait parler de beaucoup de choses. Et notre budget très limité réduit nos possibilités de changement de dernière minute. Parce qu’en réalité la programmation est faite et on n’a pas les moyens d’en rajouter. Je sais malgré tout qu’on va en parler à d’autres endroits. On a toujours envie d’avoir une réponse artistique, parce qu’on croit aux artistes, à leur pouvoir de création. Je pense que c’est ça qui peut faire changer le monde, et qui peut nous faire avancer.

 

 

Justement, est-ce que ça vous arrive de monter des pièces de répertoire ? Je pense à Good Boy d’Alain Buffard, par exemple, qui parlait des premiers traitements contre le V.I.H.

 

Je pense que c’est important de montrer ces pièces, mais en même temps il y a aussi tout.e.s ces jeunes artistes qui font un travail qui a vraiment besoin d’être montré.

Même si on a beaucoup de respect pour le répertoire, il y a peut-être d’autres endroits pour le montrer.

 

 

Le contexte est serré pour les structures publiques. Comment vit Jerk Off ?

 

Il y a eu plusieurs périodes sur Jerk Off. Il y a 5 ans, je me suis dit : « ça passe ou ça casse ». Il fallait qu’on passe à un niveau supérieur parce qu’il y avait ce plafond de verre qu’on n’arrivait pas à dépasser. La ville de Paris est notre premier soutien. Grâce à Sergio Chianca, du Burokulture, on a pu accéder à des subventions comme le ministère de la Culture, la DRAC, la DGCA…
Mais notre budget reste très bas et on travaille avec des bouts de ficelles, et grâce à l’investissement des nombreux bénévoles qui nous aident. Nous avons fait de cette situation une force, parce qu’un festival comme Jerk Off doit être collectif. Même si on aimerait être moins étriqués, on a appris a faire avec. On accueille tous les artistes dans des conditions correctes, iels sont toujours payés. On explique toujours la somme qu’on propose. On en parle, tout est toujours mis sur la table. On a décidé de travailler en transparence.

 

Actuellement, on a plusieurs projets européens déposés, plusieurs partenaires européens avec qui on aimerait travailler, car nous sommes convaincus que nous pouvons nous soutenir par delà les frontières et que nos communautés queer ont des problématiques similaires dans d’autres pays.

 

Visuel : © Affiche du festival Jerk Off

Du 1er au 10 octobre 2026