Créé en 2017, le cabaret Extra! poursuit sa mise en lumière de la littérature vivante sous toutes ses formes, tout en s’adaptant aux étapes de métamorphose du Centre Pompidou. Avec l’invitation à rejoindre le Festival du Livre de Paris en 2025, Extra! a ainsi pris la forme d’un cabaret littéraire, renouant à la fois avec une tradition artistique, telle que le Cabaret Voltaire ou le cabaret Dada, tout en s’inscrivant pleinement dans une actualité de renouveau et de foisonnement des cabarets en France. Au programme de cette première série de trois dates, une revue menée d’une main de domina par Georges Sangle : les mots qui vous transpercent de Lylybeth Merle, l’hypnotique Tuna Mess, la mélancolie amoureuse de Grand Soir, les allures de faune de Claudius Pan.

Les numéros se succèdent sans vraiment chercher à raconter une histoire linéaire. Certains laissent pourtant une empreinte singulière. Tuna Mess propose deux performances. La première s’appuie sur un lipsync habité de la voix d’Arca et son morceau « Madre Mia », habilement revisité. La partition pour cordes, composée spécialement par Maïa Collette pour brouiller les pistes entre playback et interprétation scénique, est portée par l’accompagnement de Grand Soir. Répondant à l’invitation de Claudius Pan à invoquer la figure de la sorcière, ce numéro résonne comme une incantation où se mêlent héritage et rejet, tout en jouant sur le double sens de cette adresse à la mère et au divin.
Dans sa seconde performance, sa voix s’empare directement des mots de Béatrice Dalle issus de la scène d’ouverture de Lux Æterna, explorant avec pertinence le parallèle entre la condamnée à mort et la miss. Sur une version instrumentale du titre « She Was » de Camille, une distribution d’œillets rouges vient enrichir la métaphore : un clin d’œil à la tradition théâtrale du XIXᵉ siècle où offrir ces fleurs signifiait le renvoi d’une comédienne. En devenant le bouquet puis en disséminant ces fleurs dans le public, le geste vient conjurer le sort tout en célébrant les corps queer à travers l’image poétique du feu du bûcher qui se propage. Étant une femme trans, ces deux propositions en portent aussi l’empreinte, jusqu’aux costumes qu’elle a elle-même conçus et cousus.

Dans l’un de ses passages, elle arbore une hallucinante robe de maille toute piquée de roses rouges qu’elle distribue façon Bachelor version trans, en incantant cette question : « Tu as déjà été élue miss ou tu as déjà brûlé sur un bûcher ? C’est cool, tu es le centre du village. »
Claudius Pan, lui, incarne la forêt à travers deux numéros, jusqu’à la faire littéralement surgir au milieu du public. De longs tissus se déploient entre les spectateurs, matérialisant les branches d’un arbre et dessinant, l’espace de quelques instants, une forêt dont nous faisons tous partie. Ce mercredi soir au Silencio, elle devient progressivement une forêt qui brûle.

Et puis, il y a Lylybeth Merle qui offre un extrait de son recueil Échardes, dans une énergie opposée à celle de cet été au festival d’Avignon. En juillet nous pleurions face à cette incompréhension entre une fille et son père, et en septembre nous rions aux éclats face à son espièglerie et sa réconciliation. Elle est divine en robe à demi-nue et yeux de gentil monstre.

Au piano, régulièrement, Grand Soir accompagne. Dans l’essence du cabaret qui vient gratter sur la machine à émotions pour les assumer, il est question d’amour douloureux et d’urgence de le vivre quoi qu’il en coûte. Lui aussi convoque la forêt, en invoquant les pédales comme autant d’arbres et en rappelant l’importance d’un écosystème où lesbiennes, pédales, personnes transgenres et non-binaires peuvent vivre ensemble et en harmonie.

Aliénor, alias Georges Sangle, nous raconte qu’il y a un principe de résidence du cabaret Extra! au Silencio, avec une volonté de tisser des liens avec leur book club. Le club est coproducteur de la soirée et suggère les artistes avec Romain Brau. Pour chaque session, un artiste pose un thème : cette fois-ci, Claudius Pan a voulu travailler sur la forêt. La démarche vise à se rapprocher de la littérature au sens large, dans les livres, la poésie, les dialogues, avec un thème différent à chaque rendez-vous.

De cette succession très bien tenue de numéros se dégage un fil rouge : la forêt brûle. Au-delà du thème, une urgence traverse la soirée. L’incendie est là, devant nous, et reste à savoir comment l’arrêter. La proposition tient aussi à cette triple approche, performative, littéraire et spirituelle, qui donne à chaque artiste la possibilité d’habiter cette forêt à sa manière.
Le choix du Silencio ajoute encore un personnage à la soirée : celui d’une salle avec une identité propre, dont l’épaisse fumée donne à l’ensemble une dimension mystérieuse, presque mystique. Le club retrouve ainsi sa mission d’organiser des événements culturels. On aurait seulement aimé que le cabaret occupe tout le lieu et pas uniquement la partie boîte de nuit.
Prochain rendez vous : le 23 octobre 2026 au Silencio
Visuels : Marina Viguier