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« Décoloniser le cabaret : c’est aussi ce qu’on essaie de faire », rencontre avec Grand Soir pour Bienvenue au Cabaret

par Melodie Braka
21.06.2026
Grand Soir ©Marina Viguier

Pianiste, chanteur et compositeur, Grand Soir déploie la même intensité dans ses compositions amoureuses, ses réécritures de la chanson française et ses propositions scéniques, nourries par la culture queer et le goût du collectif. Pilier de La Bouche, il prépare aujourd’hui son premier EP sans chercher à choisir entre cabaret et musique actuelle. Pour Bienvenue au Cabaret, il revient sur son écriture, la naissance du collectif et la nécessité de défendre un cabaret engagé jusque dans ses formes.

Mélodie Braka : Votre nom de scène, Grand Soir, est né comment ?

 

Grand Soir : Il est né à une époque où j’ai commencé à écrire des chansons, avant même de penser au cabaret. Ce n’était pas du tout lié au cabaret, initialement. J’ai cherché un nom pour représenter ce que je faisais, et parmi les idées qui étaient venues, Grand Soir était une des idées comme ça. J’avais vraiment fait un brainstorming sur un papier, tout seul.

Il y avait la double idée du grand soir, du moment, du changement, de tout ça. Et puis Grand Soir au premier degré, la fête, quoi. J’ai trouvé ça intéressant et je l’ai gardé.

 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche
 

Mélodie Braka : Plutôt chanteur, musicien ou compositeur ?

 

Grand Soir : Initialement, je suis vraiment musicien, pianiste. C’est ça, ma formation, c’est ça, mon éducation, donc je pense que c’est vraiment la base du truc. Mais maintenant, j’essaie de faire tout ça. Ça dépend des moments, mais j’aimerais bien être tout ça à la fois.

 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche

 

Mélodie Braka : Quelle place ont vos compositions originales dans votre cabaret ?

 

Grand Soir : À La Bouche, elles ont une place relativement importante. J’essaie d’en faire au moins une à chaque spectacle. Depuis le début, je pense que j’ai toujours fait des chansons à moi. J’aimerais bien pouvoir continuer à trouver encore de l’inspiration pour en faire de nouvelles bientôt.

 
Grand Soir ©Marina Viguier (11)
 

Mélodie Braka : Est-ce qu’il y a une phrase ou un texte signature de Grand Soir ?

 

Grand Soir : Waouh ! Alors ça, je ne sais pas comme ça. Je n’y ai jamais pensé, franchement, je n’y ai jamais pensé.

 

Mélodie Braka : Il y a tout de même des compositions ou des réécritures que vous avez gardées en fil rouge dans différents cabarets.

 

Grand Soir : Il y a des réécritures que j’ai pu faire ici et ailleurs. Il y a « Je suis une pédale », la réécriture de « Sans contrefaçon », par exemple, que j’ai beaucoup faite.

Et après, les thèmes que j’ai beaucoup explorés dans les compositions, pour l’instant, ce sont les chansons d’amour, en général un peu désespérées. Les émotions du désespoir, de l’amour qui n’a pas marché, de l’amour qu’on attendrait, tout ça. Ça a été un gros truc.

Ce soir, je fais une chanson qui s’appelle « J’invente l’amour », qui est une des premières chansons que j’ai écrites. Mais comme je passe ma vie à essayer de perfectionner mes trucs, je l’ai réarrangée. Le piano des couplets a changé. Je ne sais pas si vous arriverez à l’entendre, si vous l’avez dans l’oreille ou pas, mais vous verrez, j’ai changé le piano pour en faire quelque chose de plus pop et de moins mélancolique, justement.

 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche
 

Mélodie Braka : Vous allez enfin sortir votre EP. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

 

Grand Soir : J’ai effectivement prévu de sortir un EP. Je n’ai pas encore de calendrier très précis pour tout ça, mais j’imagine sortir une première chanson à la fin de l’été.

Ce sont des chansons que j’ai écrites sans rapport particulier avec le cabaret, mais La Bouche les a abritées pendant les quatre dernières années. Je les ai chantées un certain nombre de fois en live pendant les spectacles. C’est même généralement à La Bouche que je les ai interprétées pour la première fois.

 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche
 

Mélodie Braka : Est-ce que le cabaret vous a nourri pour écrire ces chansons ?

 

Grand Soir : Je pars plutôt de la chanson pour essayer ensuite d’en faire un numéro de cabaret, autant que possible. La chanson, elle, est généralement nourrie d’événements personnels. Quand j’écris des paroles, c’est plutôt parce qu’il m’est arrivé quelque chose ou parce que je pensais à quelque chose. Je n’écris pas pour le cabaret, mais pour la musique en elle-même.

En revanche, le cabaret va sans doute nourrir une partie de l’esthétique sur laquelle je vais travailler pour promouvoir ces chansons. J’espère construire quelque chose d’assez perméable, parce que je ne pense pas qu’il y ait d’un côté le cabaret et de l’autre l’industrie de la musique.

Les deux mondes s’influencent beaucoup. Le cabaret influence la musique et même la chanson française. On a toujours vu émerger dans la chanson des personnes issues du cabaret, que ce soit Zizi Jeanmaire, Régine ou même Barbara. Chacune, à sa manière, vient d’une forme de cabaret.
 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche
 

En termes esthétiques, le cabaret influence aussi beaucoup la pop. De nombreuses pop stars se revendiquent, par exemple, d’une culture du strip. On peut considérer qu’il s’agit aussi, au sens large, d’une identité qui provient d’une forme de cabaret, puisque le cabaret est historiquement un endroit où se mêlent le spectacle, le travail du sexe et beaucoup d’autres choses.

 

Mélodie Braka : À terme, imaginez-vous un Grand Soir cabaret et un Grand Soir « musique actuelle », dans un format de concert plutôt que de cabaret ?

 

Grand Soir : Les deux choses sont possibles. Le hasard a fait que j’ai déjà testé un format d’une heure, vraiment en mode récital. J’étais au piano, j’ai chanté mes chansons, fait des reprises et raconté des histoires. J’ai mêlé des choses très personnelles à des numéros que j’avais pu faire à La Bouche ou chez Madame Arthur, mais sans le décorum du cabaret. Je n’étais pas maquillé. J’étais bien habillé, mais je n’étais pas costumé.
 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche
 

Est-ce que j’ai envie de séparer les deux ? Je ne sais pas encore, ce n’est pas très clair. Il pourrait sembler intuitif d’aller du cabaret vers une esthétique plus normcore. C’est un mouvement que font pas mal de gens : partir du cabaret, puis édulcorer l’esthétique. J’y ai pensé, mais je ne sais pas si j’irai dans cette direction ou si, au contraire, je me rapprocherai de l’influence de pop stars qui font des choses très extravagantes, comme Lady Gaga, Elton John ou David Bowie.
 

Des artistes ont fait de la chanson tout en restant très extravagants et en affirmant une identité personnelle queer. Elton John, notamment, et en plus, il est au piano. Il faut encore que j’élabore tout ça.
 

Un concert reste différent : on est seul et on enchaîne ses propres chansons, tandis que le principe du cabaret repose sur une succession de numéros, avec de la variété, du dynamisme et du renouveau. Dans un seul-en-scène, il y aura forcément une identité de cabaret, parce que c’est de là que je viens, mais je ne pourrais pas dire que c’est un cabaret.

 
La Bouche cabaret Queer
 

Mélodie Braka : Dans votre travail, vous êtes plutôt seul ou collectif ?

 

Grand Soir : J’essaie vraiment d’avoir un équilibre entre les deux. Je pense que j’avais initialement un mouvement très solitaire. Ça vient aussi de la manière dont je fais de la musique. Quand on fait du piano, je pense que c’est un instrument qui est par essence solitaire. Dans votre chambre, ça prend toute la place, même le son. Enfin, vous voyez, c’est déjà suffisant, quoi.

Et plus j’ai avancé dans la vie, plus je me suis rendu compte qu’il fallait être en équipe, parce que c’est plus facile de traverser les difficultés quand on est ensemble. Mais même quand on est content, les joies sont aussi beaucoup plus intenses ensemble que tout seul. C’est une leçon que j’ai retenue depuis quelques années maintenant : faire les choses ensemble, c’est plus intéressant.

 
La Bouche cabaret Queer
 

Mélodie Braka : Comment est née La Bouche et quelle place a-t-elle pour vous ?

 

Grand Soir : La Bouche est née d’un mouvement. J’avais eu un projet d’ouvrir une boîte de nuit. Enfin, je l’ai fait, je l’ai ouverte, la boîte de nuit, un peu. Et ça faisait déjà un moment que je voulais vraiment consacrer du temps à faire de la musique, mais je ne savais pas sous quelle forme.

Tout ça s’est passé au même moment. J’ai découvert le cabaret peu de temps avant. Je me suis dit : c’est une bonne forme à faire dans la boîte de nuit. Donc, au moins, dans ma boîte de nuit, je ferai un projet de cabaret, quel qu’il soit. Ça m’a poussé à aller chercher des gens, à rencontrer des gens.

Via un ami commun, Mascare, Bili et moi, on s’est rencontrés. Mais en même temps, Bili et moi, le même jour, on a passé l’audition de Madame Arthur. On ne se connaissait pas. Enfin, on s’est croisés peu de temps, puisque quand j’ai fini et que je me suis rhabillé et démaquillé, j’ai dit bon courage à quelqu’un qui avait une petite valise et qui était en train de se maquiller en blanc, avec une petite moustache. C’était Bili, mais je ne le savais pas. Donc je lui ai dit bon courage.
 
Grand Soir et Bili Bellegarde artistes queer de cabaret
 

On s’est rencontrés plus tard, Bili et moi, et ça a fait des coïncidences comme ça. L’équipe s’est faite au fur et à mesure. La Bouche est vraiment née pendant le Covid. On était tous les quatre, on avait déjà commencé à travailler un petit peu ensemble, et le Covid nous a fait nous dire : « Vas-y, on devrait faire quelque chose. »

 

Mélodie Braka : Votre esthétique de scène ressemble à quoi ? Et qu’est-ce qu’elle raconte ?

 

Grand Soir : Je pense qu’une fois que je suis au piano et que je me mets à chanter, j’aime bien les émotions très intenses, très fortes, très contrastées. Et donc j’appuie ça avec le visuel aussi, autant que possible.
 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche
 

Ça dépend un petit peu des moments. Je peux parfois avoir envie de taper sur quelque chose de glam rock, comme ce que j’ai un peu aujourd’hui : une grande cape dorée, des sequins. Voilà, un truc mi-masculin, mi-féminin.

Parfois, je vais un peu plus dans une esthétique de bande dessinée, plus géométrique. Le costume rayé noir et blanc, les cheveux verts, les grands traits qui traversent le visage, un peu Joker, un peu Beetlejuice, ce genre de personnage-là.

Mais je pense qu’il y a un truc glam rock, un truc androgyne, un truc spectaculaire aussi. Les grandes stars de la pop, Elton John, ce genre de personnes-là.

 
Grand Soir, pianiste, chanteur et artiste du cabaret queer La Bouche
 

Mélodie Braka : Votre inspiration, vous la trouvez où ?

 

Grand Soir : Autour de moi, partout, en fait. Mais je trouve que le milieu du cabaret m’a énormément apporté, parce que justement, ça m’a sorti de ma chambre, où je fabriquais ce que je fabriquais, à la vitesse où je le fabriquais.

Et puis là, d’un seul coup, on s’est rencontrés avec plein de gens. Je n’aime pas utiliser le mot famille, mais en gros, c’est une grande équipe. Plein de gens avec des parcours complètement fous, beaucoup de parcours accidentés. Pas dans un sens catastrophique du terme : accidentés dans le sens d’un virage, puis un autre, un obstacle, puis un autre. Des choses pas linéaires, quoi.

C’est hyper intéressant de voir tout ça et, d’un seul coup, d’être dans un groupe de gens qui ont réfléchi à ça depuis hyper longtemps, qui eux-mêmes transmettent des choses qu’on leur a transmises. Être au contact comme ça, c’est hyper nourrissant.

 
Grand Soir ©Marina Viguier (5)
 

Mélodie Braka : Le cabaret, est-ce que c’est politique ?

 

Grand Soir : Ah bah oui, évidemment. En tout cas, pour nous, ça l’est. On défend nos identités déviantes, queer, et tout ce que ça implique, mais pas seulement. On porte aussi une réflexion sur l’empire colonial, notre histoire coloniale, le racisme. Décoloniser le cabaret : c’est aussi ce qu’on essaie de faire.

Infos pratiques :

 

Retrouvez Grand Soir sur scène
 

La Bouche Cabaret, 360° OF QUEER
Le 25 juin à 20h

 

Le 360 Paris Music Factory
32, rue Myrha
75018 Paris

 

Réservations

 

Midnight Shift, Pride Rave Cabaret
Dans la nuit du 27 au 28 juin
De 23h55 à 6h55

 

Cabaret Sauvage
59, boulevard Macdonald
75019 Paris

 

Réservations

 

WHOLE Festival
Le 19 juillet

 

Ferropolis
Gräfenhainichen, Allemagne

 

Informations et billetterie

 

La Bouche Cabaret au Festival Paris l’été
Du 24 au 26 juillet à 21h

 

Palais Galliera
10, avenue Pierre-Ier-de-Serbie
75116 Paris

 

Réservations

 

Suivre Grand Soir

Suivre La Bouche

 

Série imaginée et propos recueillis : Mélodie Braka

Photographies : Marina Viguier