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Béatrice Dalle : « C’est le principe du cinéma : tu peux tout faire »

par Yaël Hirsch
26.06.2026

Cult a eu l’honneur d’interviewer Béatrice Dalle, présente à Soeurs Jumelles, à l’occasion du film de Fabrice Du Welz, La Passion selon Béatrice, et de son spectacle sur Kurt Cobain.

Était-ce simple pour vous de vous attaquer au culte Cobain  ?

J’ai entendu des acteurs dire : « Non, on n’a pas le droit de faire ça au cinéma. » C’est le principe du cinéma. C’est le principe de la littérature : tu peux tout faire.

Surtout en ce moment. On fait des films sur tous les grands tueurs en série, les Ed Gein, les Ted Bundy. Mais on n’est pas en train de faire l’apologie des tueurs en série.

Je fais un film sur Gilles de Rais, ça va être génial.

Vous avez lu Christopher ?

Non. C’est le texte de Lester Crowley.

J’adore Bataille. Mais là, c’est le texte d’Aleister Crowley, et tu te dis : si le mec avait été seulement moins puissant, moins riche, on ne l’aurait pas laissé faire toutes ses exactions. Et après, le canoniser, c’est extraordinaire.

Regarde, en ce moment, personne ne serrerait la main à Poutine. Il n’y a personne qui a des problèmes avec Netanyahou. On est juste en train de parler du fait qu’on tue des gens. Peu importe qu’ils soient juifs, qu’ils soient arabes, on s’en fout.

Qu’est-ce que c’est que cette planète où les « PD », maintenant, en Afrique, on les montre du doigt ? En Amérique du Sud, on met quarante ans de prison à des femmes qui se font avorter. On revient au Moyen Âge. C’est tellement triste.

Regarde, il y a deux jours, c’était la Fête de la musique. Je voyais plein d’images. Tout le monde dansait dans les rues, tous ensemble. Il n’y avait plus de couleur. Tu sais, ça faisait comme la Coupe du monde 98. Où, d’un seul coup, il n’y a plus de Noir, il n’y a plus de Blanc, il n’y a plus d’Arabe. C’est tellement cool. On pourrait être comme ça tout le temps.

On n’a qu’une vie et c’est tellement triste. Tu vois, d’un seul coup, on lui donne tellement peu d’importance.

Peut-être que c’était con, ce que j’ai dit. Mais ce n’est pas grave. Je n’ai pas l’avenir des enfants de ce pays entre les mains. Donc, si tu ne m’aimes pas, va voir ailleurs. Mais montre du doigt les gens qui portent atteinte à la vie d’un enfant ou qui exercent des violences contre une femme. C’est peut-être plus important que mes commentaires à la con qu’on peut trouver débiles sur les réseaux sociaux, dont personne n’a rien à foutre.

Les lettres plus intimes, comme celles adressées à Sarah, vous les connaissiez avant de monter le spectacle ?

Je les connaissais. Un de mes meilleurs amis, Oscar, m’avait offert le livre.

À la fois, c’est vrai que c’est compliqué, parce que je me souviens de la publication des lettres de Cerdan et d’Édith Piaf. Des lettres de Camus et de Maria Casarès. Des lettres de Bonaparte à Joséphine. C’est quand même quelque chose de très intime. Une lettre d’amour…

Là, ce ne sont pas des lettres d’amour, c’est un journal intime. Les textes que j’ai pu choisir, j’ai essayé, comme c’était un hommage, d’expliquer, pour les gens qui ne le connaissent pas, ce que pensait ce gars. Mais, à la fois, j’ai enlevé les choses qui auraient pu le rendre humain dans le mauvais sens.

Tu sais, quand j’ai fait l’hommage avec Fabrice de Veld à Pasolini, j’aime tellement cet homme que je le mystifiais. Mais Pasolini est aussi un être humain, avec des travers d’être humain, comme nous en avons tous.

Et je me souviens d’un échange en particulier avec Dacia Maraini, l’épouse d’Alberto Moravia, qui disait que Pasolini n’aimait pas le prolétariat italien parce qu’il ne faisait rien pour les autres pauvres.

C’est une phrase que j’ai dite à Dacia. J’ai dit : « Dacia, mes parents, ce n’est pas le prolétariat italien, c’est le prolétariat français. »

Je n’ai jamais eu faim, je n’ai jamais eu froid, mais on n’avait rien de plus. Et mes parents n’ont jamais donné à une association, non pas parce qu’ils étaient mauvais, mais parce qu’ils avaient déjà du mal à nourrir leur famille, à payer leur loyer. Donc, effectivement, ils ne donnaient pas aux associations. Et ce n’était pas un manque de générosité, c’est qu’ils galéraient tellement.

Et je parle de ça parce que Pasolini, il y a des choses qui m’ont déçu dans l’homme, pas dans l’œuvre. J’aime sa poésie, j’aime ses engagements politiques, j’aime infiniment ses films.

 

Qu’est-ce qui est le plus intime ? Ce que l’on trouve dans les chansons ou dans le journal ?

C’est dans le journal. On en explique certaines. Et tu vois, quand Kurt Cobain chante Polly, évidemment, ce n’est pas l’apologie du viol. C’est l’inverse : c’est pour dénoncer les violences faites aux femmes. On a commencé à l’étudier. Maintenant, c’est une femme qui chante Polly.

Pareil, c’est bien qu’une nana chante ça, avec tout ce qui se passe. Je me souviens que les gens réagissaient mal. C’est juste une chanson où il dénonce ce qu’on fait aux femmes. Kurt Cobain a quand même eu de très beaux engagements. Quand il défend les femmes, il défend aussi pleinement l’homosexualité. Enfin, il défend simplement la liberté et la différence.

J’avais envie que vous m’expliquiez le punk et le grunge à travers Cobain. Quels sont les liens entre les deux, dans votre vécu aussi ?

Tu sais, quand on disait No Future, je me souviens des Clash, de leurs chansons. C’est l’époque de Margaret Thatcher, où il n’y a pas d’avenir pour la jeunesse. C’est pour ça que j’ai tant aimé le punk, le grunge et même le début du rap. C’était un cri de la rue.

Moi, les premiers groupes de rap que j’ai écoutés, c’était Public Enemy, Run-D.M.C., N.W.A. Tous ces mecs venaient de la rue, comme des boxeurs ou des footballeurs. Ce n’étaient pas des gens riches. Et les jeunes punks étaient souvent bien plus cultivés que ce qu’on imaginait.

Je ne critique pas, mais je déteste les choses qui ne sont là que pour distraire.

N’êtes-vous pas avant tout une amoureuse des mots ?

Bien sûr, je suis amoureuse des mots, évidemment.

Regarde toutes les choses tellement tristes qui arrivent. Si on donnait tout cet argent qu’on dépense à l’éducation, si on éduquait les gens au lieu qu’ils fassent toutes ces choses obscures… C’est tellement triste.

J’ai envie de penser que tu ne peux plus être raciste quand tu connais les autres, quand tu les écoutes, quand tu voyages… Tu ne devrais pas.

Je me souviens d’un moment en particulier, très, très triste. En 2002, quand Le Pen est arrivé au second tour, tu entendais des jeunes filles et des jeunes garçons dire : « Je n’ai jamais été aussi fier d’être français. »

Moi, j’ai un père qui était militaire, commando, et qui était raciste. Ce n’est pas bien, je ne lui cherche pas d’excuses. C’est un mec qui a fait l’Indochine, qui a fait l’Algérie.

J’aurais pu lui expliquer pendant mille ans que, que tu sois un jeune Algérien, un jeune Indochinois ou un jeune Français, ce sont des gens qui ne se connaissent même pas, qui se foutent sur la gueule et qui meurent pour des gens qui, eux, se connaissent et ne s’entendent pas. Mais ça, il ne voulait pas l’entendre.

Et à la fois, je me disais qu’après la Seconde Guerre mondiale, tous les Français ne devaient pas beaucoup aimer les Allemands. Pourtant, les jeunes Allemands n’avaient rien à voir avec ce qui s’était passé.

Donc ce n’est pas pour justifier ou excuser quoi que ce soit, mais tu te dis qu’à la limite, des gens qui ont vécu la guerre, quelle qu’elle soit, dans n’importe quel pays, portent un traumatisme immense. Mais quand tu es en 2002, en France, dans des écoles où il y a des enfants de toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les religions, comment peux-tu dire ça ? Comment peux-tu avoir envie de ça ?

Comment choisissez-vous aujourd’hui vos films ?

Moi, je ne peux pas faire une chose que je ne pourrais pas revendiquer dans la vie. Je pourrais jouer une marchande d’esclaves, seulement si c’est pour dénoncer quelque chose.

Souvent, les auteurs des années 1950 sont très datés. Et il y a des moments où je dis aux metteurs en scène : « Tu ne peux pas parler de ça comme ça. » Ou alors, remets-le dans le contexte des années 1950 et dénonce-le.

Sur scène comme au cinéma, qu’est-ce qui vous fait dire oui à un projet ?

Le metteur en scène. Parce que c’est son intellect qui m’intéresse.

Quand tu vas voir un Van Gogh, ce n’est pas un bouquet de tournesols. On s’en fout. C’est le regard de Van Gogh.

Et quand tu lis sa correspondance… Moi, j’ai beaucoup lu les lettres de Van Gogh à son frère Théo. Elles sont aussi belles que sa peinture.

Je ne sais pas si tu connais cette anecdote. Il devait se marier et il écrit à Théo qu’il voit, depuis chez lui, une prostituée très pauvre, alcoolique, enceinte jusqu’aux yeux, sale parce qu’elle est pauvre. Et il dit : « Je vais l’épouser. »

Son frère ne comprend pas. Il lui dit : « Mais pourquoi veux-tu épouser une fille comme ça ? »

Et Van Gogh répond : « Mais quel homme digne de ce nom ne le ferait pas, juste pour la sauver ? »

Ah, c’est Van Gogh ! C’est l’âme du mec. Tellement incroyable.

Vous écrivez un peu ?

Non, pas du tout. J’aime trop ça pour écrire moi-même. Parce que je le ferais tout simplement, comme n’importe qui, alors qu’il y a des gens qui le font avec tellement de talent.

C’est comme je n’ai pas envie de faire l’actrice qui chante. Tu as envie de chanter ? Très bien, si ça t’amuse.

Mais moi, si tu n’es pas Janis Joplin, je n’en ai rien à foutre. Et je sais que je ne suis pas Janis Joplin.

Qu’on le fasse pour le plaisir, très bien. Mais arrêtons de bouffer à tous les râteliers, de s’improviser tout.

Quand tu es boulanger, tu ne t’improvises pas boulanger. Quand tu es avocat, tu ne t’improvises pas avocat.

Et sur scène, est-ce qu’incarner un personnage devient parfois vertigineux ?

Pas du tout. Parce que sur certains mots, je m’effondre souvent. Il y a des points communs avec ma vie, notamment dans les combats que j’ai menés à la même époque. Mais je ne m’identifie pas à lui, parce que moi, je suis l’inverse. Je suis quelqu’un de profondément heureux.

Dans votre vie, quelle est la musique qui vous bouleverse le plus ?

Les chansons de Béatrice dans le film, parce qu’ils ont acheté les droits de Janis Joplin et de David Bowie. Déjà Janis Joplin, puis Bowie.

Mais sinon, la plus belle musique du monde, pour moi, c’est I Put a Spell on You de Screamin’ Jay Hawkins. Et j’adore aussi la musique classique, notamment le Concerto pour piano n° 21 de Mozart.

Celui-là, j’en parle dans le film d’ailleurs. Dans tout ce que je vois, même dans le plus beau film du monde, il y a toujours un détail qui me plaît moins. Quand j’écoute ce concerto, tout est sublime.

Et puis Mozart… J’ai lu sa correspondance. Il est très vulgaire !

Tu sais qu’il y a une lettre de Mozart à son père, quand il est à Paris, où il lui dit : « Fais-moi rentrer. Les filles sont tellement belles que je passe mon temps à leur courir après. »

Il est incroyable.

Et il y a cette très belle anecdote autour de La Flûte enchantée. Il devait épouser une chanteuse italienne dont il était éperdument amoureux. Lorsqu’il revient, elle est mariée. Alors il écrit l’air de la Reine de la Nuit, si difficile à chanter, en sachant qu’elle n’en aurait pas les moyens techniques. Nathalie Dessay explique d’ailleurs combien cet air est redoutable. Il aurait voulu l’humilier parce qu’elle l’avait fait tellement souffrir.

Je l’aime d’amour, Mozart.

D’ailleurs, il a séduit certaines des plus belles femmes de son époque. Le mec devait avoir un charme infini. Je suis sûre que j’en serais tombée éperdument amoureuse.

Il y a plein de musiciens qui ne sont pas beaux et qui deviennent incroyablement séduisants parce qu’ils ont un charme fou. Moi, j’ai fréquenté des musiciens toute ma vie.

Visuel : Yael Hirsh ©