Le réalisateur Vincent Dieutre est mort le 10 août à Paris, à l’âge de 65 ans, des suites d’un arrêt cardiaque. Enseignant au département cinéma de l’université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis et critique, il laisse derrière lui une oeuvre difficile à classer, à la croisée du documentaire et de la fiction, mais aussi de la littérature et des arts plastiques.
Qualifié parfois de cinéaste marginal, Vincent Dieutre était surtout un cinéaste qui n’a jamais vraiment accepté les règles du cinéma. Les méthodes de production, notamment, ne l’ont jamais inspiré, bien au contraire. Il est parvenu à construire des œuvres uniques, en partant toujours de son histoire pour raconter ce qui la dépasse et tenter d’en saisir l’expérience commune.
Né en 1960 à Rouen, Vincent Dieutre commence par étudier l’histoire de l’art avant d’intégrer l’Idhec, l’Institut des hautes études cinématographiques, devenu depuis la Fémis. Lauréat de la bourse Villa Médicis Hors les Murs en 1989, il vit notamment à New York et à Rome, où il nourrit une culture artistique qui dépasse largement le cinéma, marquée par des influences telles que Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini ou Chantal Akerman. Dans les années 1990, il traverse aussi l’effervescence parisienne des clubs, du punk et des milieux queer. Cet univers deviendra l’un des territoires de son cinéma.
Son premier long métrage, Rome désolée (1995), raconte ses années de toxicomanie. Présenté à la Berlinale puis dans plusieurs festivals avant sa sortie en salles en France, le film ne dissimule pas la part autobiographique de son travail, mais l’assume pleinement. En revanche, chez Dieutre, raconter sa propre histoire n’est jamais l’objectif en soi. L’intime lui sert à atteindre quelque chose de plus universel. Il traite alors de multiples sujets comme la solitude, le désir, l’amour, la maladie, la dépendance, l’homosexualité ou la prostitution. Il part du singulier pour tenter de saisir ce qui, dans une existence individuelle, appartient aussi à une expérience collective et, ce faisant, d’explorer une forme de colère politique. Il porte notamment celle des marges sociales et des désirs minoritaires, trop souvent tenus à distance par le cinéma dominant.
Ses œuvres suivantes confirment cette démarche. Leçons de ténèbres (2000) est un voyage à travers l’Europe, d’Utrecht à Naples, à la recherche d’un amour perdu. Bonne nouvelle (2001) explore un quartier parisien marqué par les lieux de drague et de drogue. En 2012, Jaurès, du nom de la station de métro, reçoit le Teddy Award à la Berlinale. Construit à partir d’un dispositif intime et documentaire, le film fait apparaître, derrière une expérience personnelle, tout un monde de solitudes, de migrations, de sexualités et de vies précaires.
Dieutre disait à propos de ce film que le cinéma l’aidait à prouver que les choses avaient existé. Cela résume parfaitement son rapport à l’art et au cinéma, qu’il perçoit comme un moyen de conserver la trace de ce qui risque de disparaître, mais aussi de transformer une blessure en quelque chose qui puisse être consolé dans le partage. Son cinéma ressemble ainsi à une confession qui cherche à dire un malaise finalement commun, et non pas uniquement le sien.
Vincent Dieutre voulait raconter et produire autrement. Il critiquait régulièrement le marché du cinéma, dont il estimait que les contraintes économiques finissaient par peser jusque sur l’esthétique des œuvres. Son indépendance était au cœur de sa démarche, visible dans des films modestes par leurs moyens mais ambitieux dans leur forme, faisant de l’humilité une force. Il aimait travailler avec la matière du contemporain, avec ce qui était là, sous ses yeux, et restait porté par un désir permanent de réinvention et de partage avec le public.
C’est aussi ce qui faisait de lui un artiste total. Cinéaste, critique, enseignant, mais aussi lecteur passionné de poésie, de philosophie et de littérature, amateur de musique et d’arts plastiques, il ne séparait pas les pratiques. Chez ce réalisateur, tout pouvait devenir matière à penser et à filmer.
Vincent Dieutre est resté prolifique jusqu’à ses dernières années. Son ultime projet, Chantal A., Bruxelles, un hommage à la cinéaste belge Chantal Akerman, reste à ce jour confidentiel, ses ayants droit n’ayant pas autorisé sa diffusion. Par ailleurs, il travaillait encore sur deux films avant sa mort. L’un était consacré à Saint-Just, envisagé comme un « ange exterminateur queer », l’autre, provisoirement intitulé Detox, devait revenir sur son sevrage, à 30 ans, dans la station balnéaire anglaise de Weston-super-Mare. Même dans ces derniers projets, le mouvement de revenir vers soi pour chercher autre chose que soi semble rester le même.
Avec Vincent Dieutre disparaît un cinéaste qui aura ouvert de nouvelles possibilités au cinéma. Celui qu’il a construit au fil de sa carrière, en mélangeant les formes, les disciplines et les temporalités, continuera d’exister et d’inspirer. Il aura aussi montré que l’autobiographie est une précieuse façon d’aller vers le monde.
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