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Vanessa Wagner, la reine de Glass à La Roque-d’Anthéron

par Marie Anezin
11.08.2026

Tous les adjectifs élogieux ne suffiraient pas à décrire ce moment inoubliable passé avec la musique du grand Philip Glass, que Vanessa Wagner nous a offert sur la scène du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron. Un autre Glass sous la conque.

Vanessa Wagner entre en scène, pantalon lamé scintillant argent, haut à fleurs psychédélique, avec une longue écharpe qui lui descend le long du dos. Elle s’installe au piano et commence son marathon. Deux livrets et 20 études. Une soirée qui s’annonce inoubliable.

 

Conserver la pureté


La magie du moment est pourtant malheureusement écornée par la présence, depuis cette année, de deux énormes écrans de part et d’autre de la scène. Ils n’ont d’autre fonction que d’annoncer les titres des morceaux et de nous gâcher le charme du lieu, l’architecture même de la scène en est bouleversée. Les apparitions lumineuses sur ces écrans gigantesques perturbent la concentration sur l’œuvre, brisent la bulle musicale construite entre l’artiste et le public.  Nous avons frôlé le pire avec des projections de mains des pianistes durant le concert. A vouloir rendre plus accessible on dénature la spécificité d’un festival.   Heureusement le minimalisme de Glass est là intact et la virtuosité de Vanessa Wagner ballait notre frustration. Dans cette Etude un, le toucher de doigt est incroyable, une caresse, une mélodie à fleur de peau. Ce qui surprend c’est l’harmonie, gommant la rudesse des pièces de Glass. Du velours. Des notes qui entrent dans la peau. Tout de suite nous comprenons ses intentions : elle adoucit la rudesse et développe la sensation. Elle donne au minimalisme parfois aride, moins attractif de Glass un côté pop, comme sa tenue, sans lâcher la tenue sublime de la note.

 

Dans l’Etude 2, la musique nous embarque. Nous nous imaginons des petits ricochets dans l’eau, des clapotis. Il semblerait qu’elle enregistre des samples alors que seule la construction de la musique et son interprétation donnent cet effet. Ses boucles musicales sont des envolées sensitives, des invitations à la rêverie, à l’interprétation.

Le fond musical de Glass avec ce martèlement se fond sans se perdre dans cette interprétation fluide, douce qui cautérise une certaine raideur qui s’est ancrée dans les esprits des auditeurs plus que dans la musique de Glass. Sa façon de combiner les sons dans le temps et d’en moduler les fréquences amène des nuances et une certaine mélodie qui n’est pas toujours évidente à la première écoute mais que P Glass a écrite. Vanessa Wagner nous fait découvrir par cette interprétation inouïe une autre facette de l’œuvre, enfouie dans une généralisation des partitions du musicien américain. Elle semble défaire les boucles musicales du compositeur pour nous donner à entendre le fond de ses Etudes, la stratosphère méconnue et pourtant support de son travail.
Sorti d’un martèlement de notes, le son se diffuse longtemps et dans sa vibration apaise. La main de Vanessa Wagner se suspend au-dessus du clavier, l’étude suivante va arriver, nos sens en éveil, se concentrent sur le clavier.
Chez Glass ses boucles sont comme une douleur qui se gratte à l’infini, qui, en s’élargissant, dénoue la souffrance pour l’anesthésier dans la répétition. Vanessa Wagner y rajoute un liant, elle brode des temps, donne de la longueur jusqu’à la langueur, soulève la gaité de derrière les martellements,  réanime des notes condamnées à l’hypnose pour en faire des cascades sonores multicolores.

 

Elle est impériale, elle ne joue pas la séduction ni la passion outrancière, concentrée sur sa représentation de ces Etudes, son interprétation parle pour elle, laisse passer une lumière nouvelle, plus mélodramatique, une attaque ultra délicate des rengaines, une profondeur, un glissement vers l’abîme, vers le fond du lac paisible où chute la douleur.

Lorsqu’elle joue, un œil nous regarde, tatoué sur son avant-bras, comme pour dire que le cœur d’interprétation se trouve là. Statique au niveau du corps, les pieds sous le piano sont sages, tout se passe dans les avant-bras, une concentration d’énergie dans les doigts.

 

 D’ Etude en Etude un monde voit le jour

À chaque étude une couleur, une alternance d’ambiance, d’univers, souvent très cinématographiques. Philipp Glass a composé des musiques de films. Une modernité folle se dégage de ses morceaux écrits entre 1991 et 2012.
L’Etude numéro 3 est très rapide, une cavalcade, un western. La numéro 5 un ton plus doux. Elle touche peu les touches du piano, la musique semble sortir d’un ailleurs. L’Etude 6, ultra-rapide, donne à voir un bouillonnement de doigts en mouvement, qui penche vers le pointillisme. La numéro 7, nostalgique, la musique nous saisit, plus romantique, inspirée, mélodieuse, elle nous emmène en voyage. Ce soir, même les cigales sont plus câlines, comme si en termes de répétitions de sons elles savaient qu’elles se feraient distancer par le maître de la répétition. Vanessa Wagner marque une note et d’un coup s’embarque dans un lâcher-prise, c’est beau à pleurer. Cette alternance de rythme, de courses, de sur place scintillant et finalement dans l’étude numéro 10 le sommet du marathon, l’hypnose arrive, la marque de Philip Glass, nous atteignons une apogée.

 

La deuxième partie ne faillit pas à la première. Se succèdent des mélodies très pop, proches de standards, un côté dramatique.

Tout se ressemble et ne ressemble à rien d’autre.

Etude 12 On dirait qu’elle ne touche pas les touches du piano. L’idée d’une redécouverte de la musique de Glass s’ancre de plus en plus durant le défilé des Etudes. Elle a non seulement enlevé le côté dissonant de ses partitions pour en faire quasiment des romances, mais la note frappée marteau est devenue caresse glissée. Cela ressemble à de la réhabilitation de bien. Et nous sommes heureux.
L’Etude 15, plus libre, plus fraiche, elle la soupoudre d’un humour joyeux par des accélérations badines. Alors que la 18, traduit l’empêchement, une cavalcade avec une jambe de bois.
Peu importe si nous sommes dans le vrai ou le faux de l’interprétation, nous sommes dans le feu de la recomposition de Glass par V. Wagner.

 

Rêver

Le mépris dont Philip Glass a bénéficié, Vanessa Wagner l’a connu aussi à cause de ses choix d’interprétations, pas assez conventionnels pour certains, qui, lui ont peut-être coûté récemment la victoire de la musique qu’elle méritait tant. Là ce soir, au moment où le public, debout, lui crie son admiration et salue son immense talent, un public intergénérationnel qui applaudit à tout rompre, s’avère une bien belle revanche pour ces deux artistes. Il semble avoir trouvé ensemble l’équilibre gracieux qui musèle toute réticence et ouvre à toutes les éloges.
Dans les gradins, haut perché, Tiago Rodrigues, venu en voisin et amateur de musique, sans sa casquette de directeur du festival d’Avignon, participe fougueusement à la standing ovation. Après le choc émotionnel et artistique vécu dans la cour d’honneur il y a quelques jours, nous nous mettons à rêver que dans un avenir proche le piano noir de Vanessa Wagner vienne remplacer le piano blanc de Benjamin Clémentine dans ce lieu mythique. Il ne faut pas oublier que c’est au Festival d’Avignon, le 25 juillet 1976, qu’est créé Einstein on the Beach, ovni scénique signé par Philip Glass et Bob Wilson. Pour les 80 ans du festival, ne serait-ce pas un bel hommage ?

 

Quoi qu’il en soit, ce concert restera dans les annales et dans les cœurs. Donner à redécouvrir ainsi un compositeur est suffisamment rare pour le souligner. Bravo Miss Vanessa Wagner !