A la croisée du Mois kreyol et de la Saison cabaret, le Kabaré Z investit la Carreau du Temple.
N’est-il pas fou, sinon indécent, que de chanter « L’Hymne à l’amour » alors des femmes meurent chaque jour, que des jeunes se font mutiler et que, tout dernièrement, un terroriste raciste tue et crible de balles une jeune fille de douze ans ? Comment danser, faire scintiller sa robe à sequins dans un monde de plus en plus sombre ?
Telle est la question posée par Nadia Chonville dès le début de son Kabaré Z. Micro à la main, en léger retrait, elle égraine, avec lenteur, avec attention, les horreurs causées par le racisme et la patriarcat. Par une magie ineffable autant qu’invisible, pourtant, ce décompte terrifiant laisse la place à ses comparses. Dans ce cabaret créole et drag, qui arbore avec défi et joie la fierté queer et marronne, les numéros s’enchaînent avec grâce, faisant vivre au public des moments d’une grande diversité.
A l’incontournable chant en play-back, qui reprend pour le plaisir de toustes des hits de la chanson populaire, répondent des moments d’effleurage et des variations sur de grands airs classiques de la musique légitime, Les Indes galantes et La Flûte enchantée.
Ces dernières interprétations sont toutefois revues au prisme du marronnage : ainsi du passage des Indes galantes, magnifique numéro de Joh Lala, que l’interprète précède d’une adresse au public, lui rappelant avec malice que ces Indes ne furent galantes que pour lui. En s’emparant de ces monstres du patrimoine culturel, les artistes se les réapproprient et se livrent à un travail iconoclaste, mêlant culture savante et esthétique drag, musique symphonique et percussion.
Mais comment déjouer les stéréotypes de l’éroticolonie en proposant des lap-dances et des scènes d’effeuillage ? La lumière rose et vert, couleurs phares de l’univers queer, découpe les corps et les décors d’une façon nouvelle, qui les extrait du white male gaze ordinaire. Les déhanchés d’Abéni se font jeux autant qu’œillades, et ses regards faussement énamourés se moquent des attentes du public.
Car, dans ce cabaret 100% politique, l’humour est partout. Dans le geste lui-même, qui fait choir les chefs d’œuvre de leur piédestal. Dans les paroles, aussi, qui mêlent allégrement des mondes à première vue aussi différents que ceux du sexe et de la révolution. Sans oublier la présence d’une invitée de marque, Soa de Muse, interprète de Woke et Romancero queer. Une soirée pleine de feu et de flamme.
Kabaré Z, Nadia Chonville (texte et direction artistique). Mise en scène : Stessy Emelie; Textes : Nadia Chonville, Claire Star Finch, ed. Les petits matins
Avec : Rajah the Mpress (danse et drag), Abéni (danse), Joh Lala (chant et drag), Israelle Lagier (tambour bèlè), Sélène Saint-Aimé (contrebasse/chant)
Maîtresse de cérémonie : Nadia Chonville.Guest : Soa de Muse
Au Carreau du Temple les 4 et 5 novembre.
© Adeline Rapon