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« Moi, je ne savais rien faire d’autre que porter un tailleur », rencontre avec Lola Dragoness Von Flame pour Bienvenue au Cabaret

par Melodie Braka
18.10.2026
Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier

On pourrait croire que Lola Dragoness Von Flame est née en tailleur. Bien avant de monter sur scène, elle existait déjà. Dans le Tout-Paris des nuits et de la mode, son nom circulait depuis des décennies, tandis que Laurent Mercier travaillait dans la haute couture et habillait les autres. Le personnage s’était construit naturellement, sans attendre les projecteurs du cabaret. Figure du drag dès les années 90, passée par l’univers de Thierry Mugler avant de rejoindre Madame Arthur, Lola a traversé les époques avec une liberté, une élégance et un humour absolument désarmants. Pour Bienvenue au Cabaret, Mélodie Braka rencontre une artiste qui n’a jamais semblé s’embarrasser des étiquettes, et dont la carrière, à 62 ans, réserve encore bien des surprises.

Mélodie Braka : Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Je m’appelle Laurent Mercier, aussi connue sous le nom de Lola Dragoness Von Flame. J’ai 62 ans. Je suis une sexagénaire, mieux que quinqua, parce qu’il y a un beau sexe dedans. (elle rit)

 

D’après Patachtouille, je suis « la vache sacrée des artistes de cabaret ». Je suppose que ça veut dire que je suis complètement nulle, mais incontournable, qu’on ne me déplace pas et que, quoi qu’il arrive, je suis là. Ce n’est pas faux. (elle rit)

 

Je viens du milieu de la mode. Je ne suis pas arrivée jusque-là grâce à mon talent. Ce sont les aléas de l’existence qui ont fait que j’ai terminé au cabaret. Enfin, terminé… Tout ne fait que commencer. Ma carrière est devant moi !

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier (2)

 

Mélodie Braka : Comment est né ce nom iconique de Lola Dragoness Von Flame ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Lola, ça fait extrêmement longtemps qu’on m’appelle comme ça. J’étais dans un collège catholique tenu par des moines, donc uniquement avec des garçons. Au début, ils m’appelaient Muriel, ça ne me plaisait pas beaucoup. Un jour, à l’interclasse, j’ai fait Marilyn Monroe. Je me retourne et je me retrouve face au recteur du collège ! Je suis allée m’asseoir l’air de rien. Je crois que ce « Lolita » a dû prendre à ce moment-là, puis c’est devenu Lola. On m’appelait déjà comme ça avant mon arrivée à Paris.

 

Dragoness est venu beaucoup plus tard, vers 2008. J’ai rencontré Billy Boy, un personnage que j’admirais énormément, lié à Andy Warhol, à Schiaparelli, à Bettina Graziani. Il m’a parlé de Maxime de la Falaise en disant : « She was such a dragoness. » Ça m’a parlé, parce que je suis Dragon dans l’astrologie chinoise. Et puis, en rigolant, on a ajouté « Von Flame ». C’est resté.

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier (2)

 

Mélodie Braka : Quel rapport entreteniez-vous avec le genre, enfant ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Je n’ai jamais été très claire sur mon genre. Enfin, ce n’est pas quelque chose qui m’a été imposé. Mes parents ne m’ont jamais vraiment mis de pression. Je viens d’un petit village, je jouais avec ma sœur et sa copine, aux Barbies, mais aussi aux petites voitures. Je crois que ça échappait complètement à mes parents.

 

À l’époque, on ne parlait même pas d’homosexualité. Personne n’avait fait son coming out à la télévision. Moi, je naviguais entre les deux. Je ne me suis jamais définie très clairement par rapport à mon genre. J’épouse un peu les deux.

 

Mélodie Braka : Vous habilliez déjà vos Barbies ?

 

Lola Dragoness Von Flame : La première chose que j’ai cousue, c’était une jupe droite en zèbre noir et blanc. Un peu trop petite pour la Barbie, mais je m’en souviens très bien. J’avais peut-être cinq ans.

 

Plus tard, je leur nettoyais le visage à l’acétone pour enlever tout le maquillage, puis je les remaquillais. Le maquillage que je leur faisais, c’est celui que je fais aujourd’hui. J’aimais déjà les talons, les turbans, les silhouettes très construites. J’ai revu des dessins que je faisais à l’école : franchement, c’est moi aujourd’hui.

 

Enfant, je mettais aussi les chaussures à talons aiguilles de ma mère. Un jour, je courais sur le parquet avec ses chaussures de mariage, blanches et pointues. Elle les a prises et les a jetées dans la cheminée ! Ça a dû me traumatiser, parce qu’aujourd’hui, j’en ai 5 000 paires ! (elle rit)

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier (10)

 

Mélodie Braka : D’où venait cette esthétique ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Il y a une photo de Marlene Dietrich qui m’a complètement marquée. Elle porte un turban, une fourrure, elle allume une cigarette avec un briquet Dupont, et il y avait cette phrase : « On ne pleure pas sous un Dior. » Je crois que cette image a été fondatrice.

 

Richard Avedon 'Marlene Dietrich, Turban by Dior, The Ritz, Paris'

 

J’étais aussi fascinée par les photos de jeunesse de mes parents, en noir et blanc. Ma mère portait des talons aiguilles, des robes près du corps. Je trouvais tout le monde beau et chic à cette époque. Et un jour, en sortant de l’école, j’ai trouvé dans la rue un vieux numéro de L’Officiel des années 50. Je l’ai rapporté chez moi, je me suis mise à redessiner les silhouettes. J’ai toujours ce magazine. C’est comme ça qu’a commencé ma passion pour cette mode-là.

 

Mélodie Braka : Là où vous avez grandi, il y avait des cabarets ? Comment les avez-vous découverts ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Pas du tout. J’ai grandi dans un village suisse de 600 habitants. Il y avait un café, mais pas de cabaret ! Je pense avoir découvert cet univers par le cinéma, avec Cabaret, Rocky Horror Picture Show. Je fréquentais le milieu gay à Lausanne depuis mes 15 ou 16 ans, et vers 18 ans, j’ai commencé à voir des spectacles de transformistes, beaucoup de playback, dans un endroit qui s’appelait le Blackout.

 

Ces hommes habillés en femmes m’intriguaient énormément ! Avec les costumes, les lumières, ils étaient parfois plus belles que les femmes ! Ça me faisait envie, mais j’étais tournée vers la mode. Je ne m’imaginais pas faire du cabaret. Je pensais même ne pas avoir le talent pour ça.

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier (4)

 

Mélodie Braka : Pourquoi Thierry Mugler a-t-il été si important pour vous ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Mugler était l’un de mes premiers amours de jeunesse. À 15 ou 16 ans, j’achetais les magazines en tremblant pour découvrir ses créations. On sortait de l’époque baba cool et, tout à coup, il proposait des silhouettes de stars hollywoodiennes, des femmes à la féminité complètement construite. L’exagération, les talons, les épaulettes, les tailles marquées : tout me parlait.

 

Mugler a toujours habillé les femmes un peu comme des travesties. Pour moi, c’est aussi ça, la quintessence de la féminité : jouer avec les codes, les pousser très loin. J’ai fait un stage dans sa maison en 1987, puis nos chemins se sont recroisés bien plus tard. Entre-temps, j’avais ma propre carrière dans la mode, chez Balmain notamment, et je créais aussi des costumes de scène.

 

À l’époque, la mode était beaucoup plus drôle, plus ouverte, plus créative. Il n’y avait pas encore cette énorme pression. Aujourd’hui, c’est devenu une machine à concasser. Moi, je voulais faire de la mode pour créer des images, pour projeter mon amour de la féminité.

 

Dans les années 90, j’ai aussi été un peu le fer de lance du mouvement drag à la télévision. Quand Priscilla, folle du désert est sorti, personne ne savait vraiment ce qu’était une drag queen en France. Les attachés de presse ont cherché une figure emblématique pour les émissions et ils sont tombés sur moi. J’ai fait 52 sur la Une, Envoyé spécial, toutes ces émissions.

 

 

Mélodie Braka : Qu’est-ce qui vous a finalement décidée à monter sur scène ?

 

Lola Dragoness Von Flame : L’envie était là. C’était plutôt l’opportunité qui manquait. Quand Thierry Mugler a monté Mugler Follies, il m’a envoyé un SMS : « Est-ce que ça vous amuserait de monter sur scène tous les soirs ? » Je me suis dit : « Si l’idole de ma vie me valide, je vais arrêter de penser que je ne peux pas le faire. »

 

Je suis arrivée dans une équipe d’une trentaine d’artistes venus du monde entier. Moi, je ne savais rien faire d’autre que porter un tailleur. Les techniciens se moquaient de moi pendant les répétitions. Je me demandais ce que je faisais là, mais je me disais : « J’y suis, j’y reste. »

 

Et quand le public est arrivé, j’ai eu un déclic. Au début, je traversais la scène avec un portant. Petit à petit, on m’a donné du texte, des tableaux. Au moment de la captation, deux ans plus tard, j’étais la meneuse de revue, presque dans tous les tableaux, à courir partout et à me changer douze fois !

 

L’Heure Exquise ©Marina Viguier

 

Mélodie Braka : Qu’est-ce qui vous plaisait dans cette vie de troupe ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Pour moi, c’était le bonheur absolu. J’avais un salaire, on travaillait cinq ou six jours par semaine, je vivais la nuit, on allait boire des coups après. On était tous ensemble. Et moi, j’adore ces moments de loge, les répétitions, les autres artistes. Ce sont des gens motivés, talentueux. J’aime être entourée de tout ça.

 

Je suis souvent la doyenne, quoi qu’il arrive. Enfin, il y a Brenda Mour, qui est plus âgée que moi. Moi, je suis une jeune icône comparée à elle, c’est une vieille icône ! Elle devient vieille, tu deviens icône. (elle rit)

 

Martin Poppins & Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Comment êtes-vous arrivée ensuite chez Madame Arthur ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Après Mugler Follies, j’ai travaillé au Manko et aussi avec Bob Sinclar et Solange, on allait à Ibiza presque tous les week-ends, danser sur des podiums. Puis un jour, au Manko, je croise Romain Brau. Il me dit : « On fait un casting chez Madame Arthur la semaine prochaine. » Je lui réponds : « Mais Romain, tu sais bien que je ne chante pas. » Et il me dit : « Viens, tu n’en sais rien ! »

 

Je suis arrivée très décontractée, parce que je n’y croyais pas. Il y avait des gens hyper professionnels comme La Big Bertha. J’ai chanté Je veux pleurer comme Soraya de Marie-Paule Belle, que je fais toujours. C’était la première fois que je chantais sur scène avec un micro. Je rate la chanson, je recommence, j’oublie les paroles, je parle au chien de Romain… Je fais n’importe quoi en rigolant.

 

Et là, Patachtouille me dit : « Ah, mais j’adore quand tu arrêtes de chanter ! » En fait, il adorait quand je parlais, quand le personnage existait. Je suis partie en me disant qu’on avait bien rigolé. Et ils m’ont rappelée : « On te prend ! » J’ai commencé le mercredi, devant quatre personnes dans la salle. Aujourd’hui, je suis la doyenne et la plus ancienne !

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Qu’avez-vous emmené de vos années Mugler dans le personnage de Lola ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Des tailleurs ! (elle rit) Mais Mugler n’est pas la genèse de mon personnage. Lola était déjà très claire dans ma tête. C’est une ancienne star. J’adorais Gloria Swanson dans Sunset Boulevard. Dans le film, elle est démodée, mais moi je la trouvais sublime. J’aimais ce côté star des années 30, un peu décalée.

 

Après, Lola peut jouer des rôles. Chez Madame Arthur, je peux être en jean, en daronne ou en Britney. Mais il y a une Lola fondatrice.

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier (9)
 

Mélodie Braka : Comment travaillez-vous vos personnages ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Je les travaille par le costume. Le costume plante le personnage, puis le personnage existe. Je ne suis pas la même personne en Lola et en Laurent. Le regard des autres change.

 

Un vêtement raconte quelque chose. Si vous prenez quelqu’un nu et que vous l’habillez en policier ou en prêtre, ça raconte deux choses totalement différentes. Le vêtement annonce le personnage avant même qu’il ne parle.

 

Je me souviens avoir fait pleurer une chanteuse d’opéra au Mariinsky, à Saint-Pétersbourg. Pour son personnage, une femme assez horrible, j’avais imaginé un tailleur Chanel couleur vomi. Quand elle s’est vue dedans, elle a pleuré ! On lui a expliqué que c’était son rôle, mais moi, ça m’a fait rire. Un costume peut aller très loin !

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Et les pièces emblématiques de Lola ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Les chaussures à talons aiguilles, clairement. Et un corset. J’aime cette silhouette, la taille marquée, la hanche ronde. Il y a aussi les collants avec la couture devant, un truc qui vient de Mugler. Je me les suis faits moi-même et ça me suit depuis.

 

Mélodie Braka : Est-ce qu’une chanson représente particulièrement Lola sur scène ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Je suis un personnage multifacette, alors c’est difficile d’en choisir une. Souvent, les chansons ne parlent pas de soi, elles racontent des histoires. J’aime beaucoup Drouot, de Barbara : une ancienne star vend ses bijoux et se souvient que l’un d’eux était un cadeau de son seul amour.

 

Sinon, il y a Copacabana : « Her name was Lola, she was a showgirl. » Ça me va assez bien ! Même si ça finit mal. (elle rit)

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier (5)
 

Mélodie Braka : Quels artistes ou quels spectacles de cabaret vous ont particulièrement marquée ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Romain Brau, déjà. On vient tous les deux de la mode. Je le connais depuis qu’il a 18 ans et j’ai suivi son évolution. Je trouve qu’il chante de façon incroyable.

 

Mais à Madame Arthur, je les trouve tous incroyables. On est un peu comme une collection. On sort un peu du même moule, mais chacun a sa particularité, sa couleur, dans la voix ou le personnage. Il n’y a pas deux fois la même chose.

 

Ce sont souvent les ensembles qui me transportent plus que les solos. Il y a des spectacles chez Madame Arthur qui m’émeuvent vraiment. Je suis tellement contente de faire partie de cette troupe. Et quand on pense que tout se fait si vite, avec peu de moyens, c’est impressionnant.

 

Mélodie Braka : Vous avez traversé des soirées mythiques. Un souvenir vous revient ?

 

Lola Dragoness Von Flame : La Balade de l’Amour, organisée par Susanne Bartsch aux Folies Bergère, avec la fête ensuite au Palace. Je crois que c’était en 1992. Je n’ai jamais vu des loges avec autant de stars incroyables.

 

Susanne Bartsch a ramené les drag queens en France. À l’époque, on nous traitait de travelos. Du jour au lendemain, on est devenues des drag queens. On gagnait déjà un peu au change !

 

Lola Dragoness Von Flame ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Comment vivez-vous aujourd’hui votre rapport au public ?

 

Lola Dragoness Von Flame : Le public, c’est comme une vague sur laquelle on surfe. Il envoie de l’énergie. Chez Madame Arthur, on a la chance d’avoir un public très réactif. Dans d’autres salles, les gens sont assis, plus calmes. Ça ne veut pas dire qu’ils n’aiment pas, mais ils ne s’expriment pas comme au cabaret. Quand le rideau s’ouvre et que les gens hurlent déjà, ça porte. Vraiment, ça porte.

 

J’adore m’habiller, me maquiller, servir la féminité, et avoir un public, ça me va très bien. Mais quand je me vois ou que je m’entends, j’ai envie de me creuser un trou et d’y rester cinq ans ! Les gens me disent : « C’est super, c’est super ! » Alors je me dis qu’ils ont vu quelque chose que moi, je n’ai pas vu.

 

Je n’ai pas vraiment le trac. Je me cache aussi un peu derrière Lola. C’est une armure. Et puis, on se fait rarement huer. Enfin, on m’a déjà jeté des tomates, mais j’ai bien esquivé ! Il y avait même Madonna dans la salle ce soir-là ! Depuis, j’aimerais beaucoup me faire une robe avec de grosses tomates écrasées brodées. J’ai même contacté des brodeurs. Ce serait drôle, non ?

Infos pratiques :

 

Retrouvez Lola Dragoness Von Flame sur scène chez Madame Arthur jusqu’au 31 octobre 2026 dans le spectacle La Groupie du Futur.

 

La Groupie du Futur
Du 1er au 31 octobre 2026
Madame Arthur
75, rue des Martyrs
75018 Paris

 

Informations et réservations

 

Suivre Lola Dragoness Von Flame sur Instagram

 

Série imaginée et propos recueillis : Mélodie Braka

 

Photographies : Marina Viguier