Tiago Guedes, directeur artistique de la Biennale de la danse, revient sur le KCIF, un fonds de 100 000 € destiné à soutenir la création d’artistes du Sud et de l’Est global et défend une manière de penser la création chorégraphique au-delà de cadres eurocentrés.
FORUM et KCIF sont deux initiatives distinctes et complémentaires, qui s’inscrivent dans une même lignée. Tous les deux ans, KCIF offrira à un·e ou plusieurs artistes du Sud et de l’Est global l’opportunité de créer une œuvre dans des conditions de production optimales – financement, résidence, accompagnement – ce qui est rarement possible dans ces contextes, faute de moyens ou d’infrastructure. FORUM est une plateforme expérimentale de partage, de transmission et de réflexion autour des pratiques chorégraphiques extra-européennes, qui peut inclure des pays comme les États-Unis ou l’Australie. Là où les deux projets se rejoignent, c’est sur une vision plus ample que déploie, depuis 2023, la Biennale qui cherche à proposer une autre approche à l’internationalisme euro-centrique ou extractiviste qu’on constate depuis pas mal d’années. Elle cherche également à proposer une relation à l’artiste, à leurs œuvres et à la pensée chorégraphique plus située, plus décoloniale, plus ouverte aux différentes manières de comprendre la danse contemporaine au-delà des frontières et des perceptions européennes.
KCIF repose sur le regard collectif d’un consortium dont plusieurs partenaires, ancrés dans le Sud global, connaissent de l’intérieur les réalités que traversent ces artistes. Ils guident l’évaluation en apportant leur savoir local sur le sens des œuvres, les contraintes de production, l’histoire locale de la transmission de la danse et des communautés artistiques qui entourent les artistes.
Les 11 partenaires collaborent sur l’ensemble du processus de repérage et de sélection, puis sur les modalités d’accompagnement. Chacun peut s’engager selon ses possibilités et les besoins du projet, à soutenir la production en complément du fond de création apporté par la fondation Keir (coproduction, accueil en résidence, apport en nature), et à programmer le projet. Pour la diffusion, nous travaillons avec chaque partenaire afin que la présentation résonne avec les enjeux de la pièce comme avec les enjeux locaux. On ne présente pas de la même manière une pièce sur la mémoire coloniale à Maputo, à Lyon ou à Sydney.
Cette double alliance est ce qui rend ce projet possible. La FACEF et un partenaire indispensable de ce programme, rendant possible sa mise en œuvre, en tant qu’intermédiaire entre la Biennale et la Fondation Keir. Cette fondation basée en Australie est bien plus qu’un outil diplomatique qui facilite les échanges franco-australiens, avec un engagement qui dépasse le KCIF, puisqu’elle est aussi notre partenaire pour l’accueil de FORUM, dans sa version mobile que nous appelons « stations », en Australie. Quant à Phillip Keir, il y a eu une réelle affinité autour de l’urgence de la mobilité des artistes et de la circulation des idées, que sa fondation défend depuis longtemps dans les arts visuels comme en danse, et de la volonté d’investir dans des conditions de création optimales, ce que la Fondation a déjà soutenu en Australie avec le Keir Choreographic Award. Pour KCIF, il nous a rejoints dans notre envie d’offrir cette opportunité à des artistes qui y ont rarement accès et hors des circuits dominants.
Ce fonds ne se limite pas à la création d’une œuvre que l’on transporterait d’un lieu à un autre : il s’intéresse à l’artiste, à sa pratique plus globale, au lieu où il vit et travaille, aux gens et aux relations dont l’œuvre est issue. Avec KCIF, on part du principe qu’il n’existe pas un corps abstrait ou conceptuel mais des corps toujours situés, porteurs d’une géographie, d’une histoire – coloniale, pour la plupart des pays du Sud global – d’une mémoire, de contradictions, de tensions, de violences, de dénis, et que tout ceci n’est pas une simple toile de fond mais la matière même de l’œuvre. Souvent on parle dans ces contextes de corps-territoires-communauté et c’est bien cela qu’il s’agit de donner à voir et à imaginer à chaque fois avec chaque partenaire. Concrètement, la contextualisation prend la forme d’ateliers, de tables rondes, de laboratoires, de rituels ou de collaborations, construits avec l’artiste et le partenaire à partir du journal de création que les artistes sont invité·es à tenir. On va ainsi au-delà d’une programmation accompagnée de quelques actions de sensibilisation et on rentre dans une réelle démarche curatoriale qui met en lumière tous ces aspects et les articule à la pensée locale.
Les lauréat·es seront en effet annoncé·es fin octobre. À partir de là, nous construirons avec chaque artiste et avec les partenaires un parcours sur mesure, pensé à partir des besoins de l’œuvre plutôt que selon un modèle unique. Ce parcours comprendra une résidence technique, puis une création que nous souhaitons présenter à la Biennale de la danse de Lyon en septembre 2027, si le calendrier de création le permet. Notre priorité est de donner aux œuvres le temps dont elles ont besoin. Les pièces seront également présentées chez les partenaires, et nous travaillerons à leur ouvrir des perspectives de tournée.
Pendant tout le processus, l’équipe de la Biennale accompagnera les artistes sur le plan artistique comme sur celui de la production. Chaque partenaire apportera aussi ses propres ressources (savoir-faire, espaces, réseaux), selon ce dont chaque projet a besoin.
La bourse de mobilité fonctionne à part. Elle est destinée à un·e artiste émergent·e. Son parcours sera lui aussi construit à partir de son projet et de ce dont il ou elle a besoin pour se développer.

Forum Ouverture Artistes © Biennale de Lyon Danse
Visuel : Forum Ouverture Artistes © Biennale de Lyon Danse