Les 10, 11, 17 et 18 octobre 2026, l’Opéra Royal du Château de Versailles propose quatre représentations de Tarare, l’opéra d’Antonio Salieri, dans une mise en scène de Jean Romain Vespirini. L’orchestre et le chœur de l’Opéra Royal sont dirigés par Théodime Langlois de Swarte.
Monter un opéra qui fut un succès lors de sa création en 1787 à Paris, mais qui disparut ensuite du répertoire pendant deux siècles: le projet de l’Opéra Royal du Château de Versailles était audacieux. Surtout quand il s’agit d’un opéra de Salieri, plutôt connu pour sa rivalité avec Mozart et sa légende noire. Et quand le livret est de la main de Beaumarchais, nous assistons à un événement culturel qui fera date.
Non, Antonio Salieri (1750-1825) n’a pas tué Mozart, mais il nous laisse une vaste œuvre lyrique. Né à Legnano en Vénétie, orphelin à 13 ans, il rejoint à 16 ans, grâce à son protecteur Florian Gassmann, Vienne et la cour des Habsbourg. Il rencontre l’empereur Joseph II, lui-même musicien et protecteur des arts et se lie d’amitié avec Gluck. Il compose son premier opéra à 18 ans. Nommé compositeur de la cour en 1774 puis maître de chapelle en 1778, sa position sera longtemps dominante à Vienne. Il restera maître de la Chapelle Impériale jusqu’en 1824 et enseignera à d’illustres élèves comme Beethoven, Schubert, Liszt.
Atar est le roi d’Ormuz, il règne en tyran cruel. Tarare, un simple soldat lui ayant sauvé la vie, le roi l’a nommé chef de sa milice. Tarare est très populaire, il vit heureux avec sa femme Astasie. Atar envie son bonheur et décide d’enlever Astasie, qu’il enferme dans son sérail. Affligé, mais déterminé à la retrouver, Tarare s’introduit, déguisé, au sérail. Rebondissements, quiproquos se succèdent, mais quand Astasie le repousse, la colère d’Atar se transforme en rage…
La mise en scène de Jean Romain Vespirini et la scénographie de Bruno de Lavenère sont une réussite. Leur modernité, respectueuse, se marie très bien avec les ors de Versailles et avec le classicisme de l’œuvre. Elles mettent en valeur la dimension symbolique de cet opéra qui est aussi un conte moral. L’espace scénique est inspiré de la verrière du Musée d’Histoire naturelle à Paris. Des créations vidéo animent la scène et se déploient dans la salle : nous voyons tour à tour des nuages menaçants, des flammes, les ombres du duel entre Tarare et Altamort. Les décors sont minimalistes, un laboratoire de chimie, un trône, une statue divine, un divan, mais ces rares objets ont une signification symbolique forte. Les costumes sont inspirés de l’orientalisme du 18ᵉ siècles, mais aussi du début du 20ᵉ siècle. Il est vrai que le lieu de l’intrigue reste vague, elle pourrait se situer dans l’Empire ottoman, en Perse, en Inde.
La mise en scène est particulièrement remarquable lors du prologue. Des ombres humaines sont au sol. La Nature (portée par la voix mélodieuse de Gwendoline Blondeel) doit les transformer en des hommes nouveaux. Pour cela, elle allume la lanterne magique (symbole de la connaissance, de la science) puis elle dialogue avec le génie du feu qui va apporter énergie vitale et amour aux hommes. Mais rendez-vous est fixé dans 40 ans ! La Nature laisse aux hommes une part d’indétermination, car « la naissance ne garantit ni la vertu ni la capacité de gouverner ». Sur ce prologue magnifiquement mis en scène repose toute l’œuvre, toute sa portée philosophique.
L’orchestre de l’Opéra Royal est dirigé par Théodime Langlois de Swarte . Violoniste et chef d’orchestre, il a intégré « Les Arts Florissants » depuis 2015 et fondé la même année, l’Ensemble «Le Consort ». Il nous fait découvrir la musique de Salieri : plutôt que celle de Mozart, elle nous évoquerait Haydn et Beethoven. L’orchestre a toute sa place dans le drame, la musique peut être festive ou légère, mais aussi orageuse, rageuse, solennelle lorsqu’elle accompagne le chœur de l’Opéra Royal dans la scène finale. Un chœur grandiose.
Le baryton Jean-François Lapointe interprète le rôle d’Atar. Physiquement, il en impose dans son costume rouge, dominant la scène, tel un empereur romain. Sa voix profonde, puissante est impressionnante, lorsqu’il exprime sa colère, sa volonté meurtrière. Elle nous glace et nous émerveille à la fois. Le ténor Reinoud Van Mechelen incarne Tarare. Le contraste est frappant, le face-à-face entre les deux hommes traverse tout l’opéra. La voix de Tarare est superbe, mélodieuse, chantant l’amour à la perfection. Il alterne douceur, juste colère, détermination. Entre eux, Astasie illustre la résistance, la liberté intérieure. La voix de la mezzo-soprano Eléonore Pancrazi nous rend très émouvantes la douleur et la détermination sans faille d’Astasie. L’auditeur sera frappé par la force et la clarté de son timbre dans les aigus. Calpigi est l’esclave italien, devenu chef des eunuques du sérail du roi, mais il reste le fidèle confident de Tarare. Enguerrand de Hys, interprète le rôle avec brio, légèreté, jovialité. Avec Spinette ils donnent une dimension comique à l’opéra. Et il sera le sauveur de Tarare !
L’opéra repose en grande partie sur le texte de Beaumarchais. Le surtitrage en français et en anglais permet au spectateur d’en apprécier toute la beauté. Pour J.R.Vespirini, Tarare est une pièce de théâtre en musique, c’est le drame qui conduit la musique et non l’inverse. Le texte de Beaumarchais lui donne toute son intensité psychologique. Alors que Tarare est un être intègre, responsable, une belle âme en somme, Atar est soumis à ses pulsions, il est malade d’envie et de haine. Pour le roi, Tarare est un «fantôme vain». Mais Arthénée, le grand prêtre, complice du tyran, le reconnaît: « le démon de Tarare, c’est une âme forte, un cœur sensible et généreux, que tout émeut et que rien n’emporte. Un tel homme est bien dangereux ».
Cet opéra est aussi un conte philosophique, sa dimension politique évidente nous parle encore aujourd’hui. Il est une préfiguration de la Révolution française (nous sommes en 1787), c’est le peuple qui démet le souverain. Tarare, adoubé par ses soldats pour ses qualités personnelles, évoque la figure du jeune Bonaparte. Le livret est totalement inspiré par l’esprit des Lumières, le message est central: le mérite personnel doit primer sur les privilèges de la naissance. La Nature et le Génie du feu sont revenus, lors de l’ultime scène, voir ce que sont devenus, 40 ans après, leur roi et leur soldat. Donnons leur la parole: « Mortel, qui que tu sois, prince, brame, ou soldat, homme, ta grandeur sur la terre n’appartient pas à ton état. Elle est toute à ton caractère ».
Visuel : © Baptiste Lacaze. Tarare, répétition générale.