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Sommet Lumière : à force de regarder, sommes-nous encore capables de voir ?

par Louna Bonnin
08.09.2026
Frères Lumière

Alors que l’intelligence artificielle, les plateformes et la baisse de fréquentation des salles bouleversent le cinéma, le premier Sommet Lumière a réuni plus de 200 acteurs du milieu à Saint-Paul-de-Vence. Au-delà des annonces économiques, une question persiste. Dans un flux d’images continu, comment donner encore une chance aux œuvres qui demandent qu’on s’y arrête ?

Le cinéma confronté à de nouveaux usages

 

Il y a plus de 130 ans, les frères Lumière inventaient le cinématographe et une nouvelle manière de raconter le monde. Le cinéma a depuis, changé de supports, de formats et de publics. Mais les bouleversements actuels sont d’une autre ampleur. Le 7 septembre, Emmanuel Macron et le président sud-coréen, Lee Jae-myung, ont réuni à Saint-Paul-de-Vence plus de 200 représentants de 65 pays pour le premier Sommet Lumière. Réunion consacrée à l’avenir du cinéma et de l’image animée. Ils y évoqueront le sujet de l’intelligence artificielle, des plateformes, du financement de la création et de l’avenir des salles.

 

En effet, la fréquentation des salles a chuté d’environ 25 % en cinq ans depuis la crise du Covid. Certains films à grand succès continuent pourtant de remplir les salles. Le problème est donc moins la disparition du public que la difficulté à perpétuer la diffusion d’une grande diversité de films.

 

Quand le cinéma nous oblige à ralentir

 

Un film peut désormais être regardé partout. Chez soi, sur une plateforme, dans les transports… Mais la salle impose un autre rapport à l’œuvre. Pendant une séance, le spectateur ne choisit pas la prochaine image. Il ne peut pas le faire défiler en quelques secondes. Son rythme, ses silences et ses longueurs doivent être acceptées.

 

C’est précisément cette différence que le Sommet Lumière cherche à défendre. Dans son discours d’ouverture, Emmanuel Macron explique le paradoxe. « Nous n’avons jamais autant regardé les écrans et pourtant, à force de tout regarder, nous courons le risque de finir par ne plus rien voir ».

 

La problématique ne se situe plus simplement dans la quantité d’images disponibles. Elle se situe principalement dans la place accordée à celles qui demandent du temps. Le cinéma requiert une attention particulière. Celle qui permet de suivre une histoire, de s’attacher, de comprendre un regard ou de rester face à une scène qui ne cherche pas immédiatement à retenir le spectateur.

 

La Déclaration Lumière insiste justement sur cette nécessité de replacer l’art au centre. Emmanuel Macron appelle à « remettre l’œuvre avant le flux ».

 

Créer plus vite, créer autrement

 

Ce n’est plus seulement la façon de regarder les films qui change, mais aussi celle de les créer. L’intelligence artificielle générative permet aujourd’hui de produire des images, des voix et des contenus audiovisuels à une vitesse inédite. Pour le cinéma, elle peut réduire certains coûts et ouvrir de nouvelles possibilités techniques. Mais elle pose aussi des questions quant aux droits d’auteur, la rémunération des créateurs et la place qu’occupe l’auteur dans une œuvre.

 

Le Sommet Lumière entend donc défendre la création humaine et la propriété intellectuelle en premier lieu. La déclaration finale affirme notamment que l’IA doit rester au service de la création et appelle à davantage de transparence sur les contenus générés ou modifiés par ces technologies.

 

Mais à mesure que la quantité de productions augmente, une autre difficulté apparaît. Comment une œuvre peut-elle encore émerger ? Le Sommet y a consacré une table ronde, intitulée « Qui choisit ce qu’on regarde ? ». Car produire et distribuer un film ne suffisent plus. Encore faut-il qu’il soit visible.

 

Emmanuel Macron parle alors de « découvrabilité ». Dans un monde où l’offre devient presque infinie, les œuvres ont besoin d’être trouvées par leur public.

 

Le dernier espace de résistance

 

C’est pour cette raison que la salle est au cœur des réponses apportées par le Sommet. L’évènement a lancé l’IRIS, International Resilience Initiative for Independent Screens, une initiative destinée à soutenir les salles indépendantes et leur capacité à faire circuler une pluralité d’œuvres. Le concept doit notamment bénéficier de financements et d’une coopération internationale.

 

Car pour exister, l’œuvre doit pouvoir rencontrer un public, elle n’existe pas par sa production seule. Pour les films indépendants, cette rencontre est largement conditionnée par la place que les salles leur accordent face aux productions à grand succès.

 

La salle de cinéma devient désormais plus qu’un simple lieu de diffusion. Elle offre un temps, un espace et une expérience collective, selon la Déclaration du Sommet. À l’heure où tout contenu peut être interrompu ou remplacé, elle reste l’un des derniers endroits où l’on regarde une œuvre en entier, du début à la fin.

 

“La diversité des œuvres ne vaut que si elle peut rencontrer un public”, a déclaré Emmanuel Macron.

 

Eduquer le regard, pas seulement le protéger

 

L’organisation ne s’est cependant pas limitée au financement de l’industrie. La France, la Corée du Sud et le Nigeria souhaitent lancer, avec l’UNESCO, un partenariat international consacré à l’éducation aux images. L’objectif est notamment d’apprendre aux plus jeunes à comprendre comment une image est fabriquée, à distinguer le réel de la manipulation et à mieux comprendre les recommandations algorithmiques.

 

L’enjeu dépasse donc la simple protection des spectateurs face aux écrans. Il s’agit aussi de former un regard. Le 7e art peut s’apprendre. Cela passe par la découverte d’une filmographie, la confrontation des récits et la compréhension des images plutôt que leur simple consommation.

 

Le Sommet prévoit également un effort international pour sauvegarder le patrimoine cinématographique mondial. Selon les chiffres avancés par Emmanuel Macron, seuls 20 % de ce patrimoine seraient aujourd’hui sauvegardés. Les pellicules se dégradent, les archives disparaissent et certains pays n’ont pas les moyens de les conserver.

Le paradoxe est alors marquant. Au moment où les images n’ont jamais été aussi nombreuses, une grande partie de celles du passé risque de disparaître.

 

Un milliard d’euros pour l’avenir du cinéma

 

La France et la Corée du Sud ont annoncé le Partenariat Lumière. Les deux pays investiront ensemble un milliard d’euros sur cinq ans pour soutenir la filière du cinéma, de l’audiovisuel et de l’image animée. Le dispositif doit permettre de renforcer les coopérations internationales et le financement de la création.

 

Malgré tout, le Sommet ne prétend pas régler toutes les difficultés du cinéma mondial en une journée. La Déclaration Lumière, signée par plus de 120 participants, fixe des principes et lance des initiatives. Mais leur mise en œuvre reste encore à concrétiser. L’AFP souligne d’ailleurs que l’efficacité de plusieurs annonces reste incertaine.

 

Surtout, certains acteurs majeurs de ces bouleversements n’étaient pas présents. YouTube et Meta ont décliné l’invitation, et les grandes entreprises d’IA étaient absentes. Netflix et TikTok, eux, ont participé à la réunion.

 

Le cinéma, plus qu’une industrie

 

Le Sommet Lumière n’a donc pas seulement cherché à sauver une industrie. Il a tenté de défendre un cinéma dans lequel la création, les salles et la diversité des œuvres peuvent encore trouver leur place.

 

Le cinéma n’a jamais été uniquement une technologie. C’est une manière de raconter le monde, de transmettre des émotions, une mémoire et de confronter un public à d’autres vies que la sienne.

 

L’enjeu aujourd’hui reste à savoir comment protéger une culture de l’attention et de la création humaine alors que tout pousse à passer rapidement d’un contenu à l’autre.

Visuel : © Wikipédia