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« Ton animal maternel » : la toile d’araignée familiale de Valentina Maurel

par Cecilou Aubertin
08.09.2026

Après son premier long-métrage remarqué, Tengo sueños eléctricos sorti en 2022, la réalisatrice franco-costaricienne Valentina Maurel revient avec Ton animal maternelSiempre soy tu animal materno en version originale. Présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, le film a valu à la jeune actrice Daniela Marín Navarro le prix d’interprétation féminine. Porté par une production majoritairement belge, il sort en salles le 7 octobre et déploie le regard singulier d’une cinéaste qui filme son pays natal pour raconter, à l’image d’une toile d’araignée bien emmêlée, un retour complexe au pays dans un bazar de retrouvailles familiales.

 

Le casting réunit Daniela Marín Navarro déjà présente dans le dernier long-métrage de la réalisatrice, Mariangel Villegas pour qui il s’agit d’un premier film, la comédienne mexicaine Marina de Tavira, que l’on avait pu voir avec beaucoup d’élégance dans Roma d’Alfonso Cuarón, et Reinaldo Amién. Beaucoup des autres acteurs·ices ne sont pas des professionnel·les, ce qui donne au film une justesse et une texture particulières.

 

 

Un retour au pays natal

 

On ne sait rien de l’avant. Le film pose peu de contexte, donne peu d’explications, et c’est précisément ce qui fait tout l’intérêt de l’intrigue. Lorsque l’on part vivre à l’étranger, on laisse derrière soi une maison qui ne restera pas ce qu’elle était. Alors, comme Elsa, perdue et déconcertée, on l’est nous aussi. Comment cette famille en est-elle arrivée là ? On ne sait pas. Et pourtant, les portraits subtils et les caractéristiques bien recherchées de chaque personnage nous en donnent de multiples indices.

 

Elsa rentre au Costa Rica après des études en Belgique. Elle y retrouve sa petite sœur Amalia, qui vit seule dans la maison familiale et s’est réfugiée dans des croyances mystiques. Là où Elsa reste en permanence dans le questionnement, l’abandon et la retenue, Amalia semble au contraire habiter une liberté destructrice, celle d’une adolescence perdue et en colère.

 

Elsa revoit aussi sa mère, à la fois aimante et distante, qui semble vouloir se reconnecter à sa propre vie en publiant un recueil de poésie écrit dans sa jeunesse. Le personnage est très intéressant. Il pose la question de pouvoir exister en tant que personne autant qu’en tant que mère, une entité singulière qui ne vit pas seulement à travers ses enfants. Le père, lui, est presque entièrement absent de cette famille, quand bien même il semble profiter pleinement de sa propre vie. Une scène le résume bien, dans laquelle on lui demande d’appeler le plombier, ce qu’il ne fera pas.

 

Autour de ce trio féminin, Valentina Maurel construit un film qui fonctionne comme un état des lieux d’une famille fragmentée, où chacune essaie de s’occuper de ses propres problèmes sans y parvenir vraiment. Quels liens subsistent-ils encore dans cette famille ? On gravite entre les personnages, les rues, les maisons, cherchant sans cesse à comprendre ce qui s’est passé avant, ce qui se joue après, pour finalement comprendre qu’on n’a pas vraiment besoin de le savoir. Elsa, pourtant au centre du récit, reste la plus mystérieuse des trois. On perçoit tout de son regard, de ses déplacements, de sa retenue et de son besoin d’aider et de reprendre le contrôle, mais tout comme elle, on reste écarté·es de ses propres tourments, auxquels elle semble ne pas vouloir faire face.

 

Le film traverse ainsi, en creux, plusieurs grands sujets : la maternité, les relations familiales, le retour au pays, sans jamais les traiter frontalement.

 

 

 

Dans les rues de San José

 

Peu de films représentent le Costa Rica, et ses villes encore moins. Ce petit pays d’Amérique centrale est souvent rattaché à un imaginaire spectaculaire et exotique, les plages paradisiaques, le soleil et le surf. Ici, on ne se trouve pas dans cette carte postale, mais dans un quotidien urbain. On gravite dans ses rues, son chaos, les taxis, la musique, les tamales, les patacones, le riz servi en trop grande quantité, les chiens partout.

 

Mais avant tout, c’est d’une famille que l’on a le portrait. Une famille avec ses lots de difficultés, son passif-agressif permanent, son amour et ses problèmes sans issue, où personne ne sait vraiment comment se situer dans la vie de l’autre.

 

 

 

Une intimité qui parle avant les mots

 

La mise en scène s’attarde sur les corps, avec leurs déplacements et une présence qui nous plonge dans l’intimité des personnages. Un regard intérieur qui dit tout d’une hypersensibilité rendant le monde incompréhensible et presque étranger. Les corps respirent le film, l’amenant dans une vérité et une complexité dont il ne parvient pas à sortir.

 

Dans le sens de cette intimité recherchée, la notion de propriété est dénoncée, exclue; qu’elle soit celle d’un endroit ou d’une personne. Ainsi, chaque lieu y est intime, comme l’est chaque scène. À cela s’ajoute une dimension spirituelle et mystique à travers le personnage d’Amalia, qui tente de « protéger la maison des fantômes ». Autour de ces corps et de ces croyances, Valentina Maurel construit une temporalité incertaine, dans laquelle nous sommes en permanence perdu·es et balancé·es dans des lieux qui restent pourtant toujours les mêmes.

 

 

 

Le charme du non-sens

 

La force du film tient beaucoup à sa manière de filmer l’inattendu, en suivant un quotidien qui n’a rien de scénarisé. L’illustrent la scène du trampoline sur un matelas, celle de l’aspirateur qui s’allume en pleine conversation, ou bien du zoom soudain sur un bébé dans la rue. L’extérieur y est également un sujet à part entière. Rien de tout cela n’a de sens narratif immédiat, et c’est précisément ce qui donne au film son charisme. On ne peut rien y prédire, chaque scène surgit comme une nouvelle intrigue, à l’image d’un personnage et d’une famille, incapables d’avancer autrement qu’en zigzag.

 

Le tout est teinté de couleurs à la fois chaudes et ternes, et d’un ton alternant entre le tragique et l’ironique. Tout dans cette famille relève d’une fatalité qui s’acharne, jusqu’aux petits détails comme la douche, les dégâts des eaux et les serrures que l’on ne parvient jamais à ouvrir, peut-être en métaphore aux personnages cadenassés eux-mêmes pour éviter de devoir s’ouvrir aux autres et faire éclore la vérité ? 

 

 

 

Un film de contradictions et de dissonances

 

Cette logique du décalage nourrit une ironie discrète, qui puise dans l’inattendu et le non-sens des situations et des dialogues. Comme cet échange : « Tu as quel âge ? – J’en suis à ma 7ᵉ vie », ou cette question, lourde de tout ce qui n’est pas dit : « Cette fois, tu es rentrée pour rester ? ».

 

Le film pousse cette logique jusqu’à son dénouement, où chacune des trois femmes se retrouve dans un lieu différent au même moment. La mère donne une conférence pour son recueil de poésie, Elsa est au commissariat car elle s’inquiète de la disparition de sa sœur, tandis qu’Amalia zone dans les rues pour essayer de trouver quelqu’un qui puisse récupérer son chien. Une dissonance finale qui dit tout de cette famille dispersée, pleine de contradictions, de subtilité, où réside l’amour et la distance dans un tout qui ne fera peut-être jamais sens ? La famille et la solitude, l’avant et l’après ne cessent de se répondre sans jamais se résoudre.

 

 

 

 

Ton animal maternel confronte la rationalité et la spiritualité, l’amour et la distance, le soin de l’autre et l’incapacité à prendre soin de soi. Il ne répond à aucune de ces tensions, préférant les laisser cohabiter, comme les fils emmêlés d’une toile d’araignée familiale qu’on ne cherche plus à démêler.

 

 

 

Visuel : Ton animal maternel de Valentina Maurel