Après un Nabucco (Giuseppe Verdi [1813/1901]) sensationnel en 2025, c’est La flûte enchantée, composée et créée par Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) quelques semaines avant sa disparition qui « s’invite » dans les ruines du théâtre antique de Sanxay.
Pour cette production, Christophe Blugeon a invité une distribution internationale jeune et talentueuse et nous nous en réjouissons car le directeur artistique historique des soirées lyriques a le don pour dénicher des artistes qui font ensuite une belle carrière internationale. On citera entre autres la soprano italienne Anna Pirozzi et le baryton français Florian Sempey qui occupent l’un et l’autre une place de choix en France et à l’étranger.

C’est l’italien Andrea Tocchio qui a été invité à mettre en scène cette nouvelle production de La flûte enchantée. C’est la cinquième année (après notamment un très beau Nabucco en 2025) qu’il vient à Sanxay ou son travail est apprécié à juste titre. La présence d’enfants figurants, une dizaine, permet d’ouvrir un vaste champs des possibles dès les premières notes de l’ouverture. Les enfants jouant ou lisant après le pique nique sous la surveillance d’un « tuteur » (faute d’un meilleur terme) trouve parfaitement sa place fort judicieusement sur l’ouverture qui est souvent la grande oubliée des metteurs en scène (la production de Bordeaux en mars dernier avait proposé une autre lecture tout aussi intéressante). On apprécie une belle direction d’acteurs et même si les enfants sont parfois un peu mal à l’aise (on sourit en voyant le plus jeune des « petits » figurants se réfugier dans les bras du joyeux oiseleur pour sortir de scène avec lui). Les très belles lumières, la scénographie (que Tocchio signe aussi) contribuent à la belle ambiance de cette production. On saluera aussi les beaux costumes conçus par Christophe Blugeon de la noirceur de Monostatos de la reine de la nuit et de ses suivantes à la gaîté communicative de Papageno qui acquiert aussi une certaine forme de sagesse même s’il n’en a pas conscience.

La distribution internationale réunie par Christophe Blugeon donne le meilleur d’elle même. Le jeune et séduisant ténor russo ukrainien Egor Zhuravaskii campe un très beau Tamino. Le jeune homme est encore en début de carrière mais il montre des dispositions remarquables tant scéniques que vocales. La voix, parfaitement maîtrisée de Zhuravaskii colle exactement à la tessiture large du personnage et l’unique air de Tamino « Dies’ Bildnis ist bezaubernd schön » est quasi parfait (même si on peut regretter de ne pas voir un portait géant de Pamina en fond de scène) ; pendant toute la soirée Zhuravaskii déroule sa lecture de son personnage avec une sûreté de métier digne des plus grands interprètes mozartiens. Sa Pamina est, elle, incarnée par la très séduisante soprano arménienne Lilit Davtayan. La jeune femme se confronte avec une aisance confondante à un rôle difficile ; si Pamina n’a, elle aussi, qu’un seul aria – « Ach ich fühl’s es ist verschwunden » – Davtayan y met une bonne dose de sensibilité et une rigueur inégalable. Le baryton ukrainien Danylo Matviienko est un Papageno gouailleur, joyeux, bavard et tout en finesse. Que ce soit dans les ensembles – les deux quintettes avec les trois dames sont parfaits – ou dans l’interprétation de ses deux arias, on découvre une voix saine, solide, parfaitement maîtrisée. Figure rassurante, c’est vers lui que le petit figurant se précipite quand il réalise qu’il se trompe de sortie. La soprano tchèque Lucie Kankova a une voix de colorature parfaite pour des rôles comme Lucia di Lammermoor (dans l’opéra éponyme de Gaetano Donizetti), Juliette (Roméo et Juliette de Charles Gounod), Konstanze (l’enlèvement au sérail également de Mozart) entre autres rôles du répertoire qui pourrait être le sien dans mes années à venir. Cependant elle peine à convaincre en reine de la nuit. Comédienne très moyenne, elle n’arrive pas complètement à être la méchante de service ; quant aux suraigus de ses deux airs il n’atteignent jamais vraiment leur cible. Cela étant dit, la jeune femme a un instrument exceptionnel en main et nous espérons la revoir très bientôt dans d’autres rôles. La basse française Adrien Mathonat apparaît d’abord dans le très court rôle de l’orateur avant de revenir sur scène dans le rôle du sage Sarastro. Si les notes les plus graves de la tessiture sont un peu écrasées, on découvre un « vieux » sage bienveillant et attentif aussi bien envers Tamino et Pamina, qu’il forme dans le but de mettre le jeune couple sur le trône qu’envers Papageno et Papagena (les noms de ces personnages font référence au perroquet – ou papagei en allemand) tout en sachant que le couple, incapable de garder le silence, échouera aux épreuve. Alfred Bironien (excellent Ménélas dans La belle Hélène à Soustons le 24 juillet dernier) campe un Monostatos méchant et envieux à souhait. Jaloux de l’amour entre Pamina, qu’il convoite, et Tamino il n’arrive cependant pas à briser ce jeune et beau couple. Les trois suivantes de la reine de la nuit sont incarnées avec talent par Charlotte Bonnet – qui vient pour la quatrième fois à Sanxay – Ahlima Mahmdi (Hélène exceptionnelle à Soustons) et Marie Gautrot. Très inspirées, les trois femmes forment un trio totalement désopilant tout en étant très loyal envers la reine de la nuit. Mélanie Boisvert (Papagena) et les trois jeunes solistes de la chorakademie Dortmund complètent avec bonheur la distribution de cette flûte enchantée.

Un opéra c’est aussi un chœur et un orchestre. Et ceux des Soirées ont répondu présents avec un aplomb remarquable. Pour l’édition 2026 des Soirées lyriques, le chœur était préparé par Emmanuel Trenque ; il a préparé ses choristes avec une rigueur remarquable car Mozart a laissé une partition difficile avec plusieurs interventions en coulisse exigeant une concentration totale car l’orchestre doit être audible jusqu’en coulisse. Et même s’il y a encore quelques imperfections, la soirée du 8 août était la première représentation d’une série de trois, le chœur des Soirées lyriques a donné une très belle performance. L’orchestre, dirigé cette année par Moritz Gnann a eu moins de chance car la représentation est en plein air et que deux courtes averses ont interrompu la soirée deux fois afin de préserver les instruments les plus fragiles (car nombre de musiciens jouent des instruments anciens). Cela étant dit, l’orchestre a fait honneur à Mozart en livrant une très belle interprétation de son ultime chef d’œuvre.
Les soirs de première sont souvent un peu compliqués car il reste quelques imperfections. Mais dans l’ensemble les solistes, le chœur et l’orchestre des Soirées lyriques de Sanxay ont interprété le chef d’œuvre de Mozart avec une générosité incomparable. Nous aurions sans doute préféré voir une reine de la nuit plus adéquate – même si le pari est compliqué car aucune colorature ne peu prétendre égaler Josepha Lange, la créatrice du rôle le plus difficile de tout le répertoire mozartien.
Crédit photos : Mathieu Herduin pour la Nouvelle République