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L’Opéra-Comique hors-les-murs propose un magnifique opéra-paysage itinérant d’après le « Carmen » de Bizet

par Helene Adam
28.09.2026
9 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Privé de la salle Favart pour travaux, l’Opéra-Comique n’hésite pas à voyager avec ce Carmen imaginé par Jeanne Desoubeaux et repris pour quelques séances en extérieur dans le quatrième arrondissement de Paris. Une équipe de chanteurs, comédiens, danseurs, instrumentistes, nous conduisent à travers ce drame qui n’a, hélas, rien perdu de son actualité. Une superbe réussite.

Quelques rappels sur les violences faites aux femmes

L’Opéra-Comique a eu la bonne idée de reprendre un spectacle de la Compagnie Maurice et les autres, créé en 2023 et qui a tourné dans divers lieux avant d’arriver à Paris dans un cadre particulièrement approprié, celui de la Cité internationale des Arts puis du collège François Couperin dans le 4ème arrondissement.

Nous nous retrouvons tout d’abord installés (librement) sur des sièges en bois de hauteur diverses, semblables à ces podiums de cirque, en rang d’oignons, face au bâtiment de la Cité des Arts, tout près de la Seine, par ce bel après-midi de septembre chaud et ensoleillé ce qui nous met immédiatement dans l’ambiance. Séville. L’Espagne andalouse, la garde de soldats qui monte et qui descend.

1 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Mais juste avant que notre formidable équipe de chanteurs n’entonne l’air célèbre, un petit en-cas prépare le spectateur à ne pas être seulement consommateur et à comprendre l’atroce actualité de ce que l’on peut résumer à cette phrase devenue le slogan emblématique de la caractérisation des féminicides « Elle le quitte, il la tue » comme le rappelle Jeanne Desoubeaux dans sa présentation.

Celles qui interpréteront ensuite Mercédès et Frasquita, les amies de Carmen, se livrent à un petit jeu de rôle sur ce que l’on doit nommer agression d’un homme à l’égard d’une femme (elle dit non tout simplement) et sur les mécanismes d’autodéfense avec participation du public invité à se lever et à mimer les gestes (ce que chacun fait avec beaucoup d’enthousiasme). Les chiffres rapidement égrenés ensuite campent le décor : nous allons voir un spectacle qui raconte l’histoire tragique que subissent toujours de nombreuses femmes, le meurtre par une personne de leur entourage, mari, ex, compagnon, amant. Des chiffres choc dont il faut parler haut et fort : Un viol ou une tentative de viol toutes les 2 minutes 30 !

Les intentions de la metteuse en scène sont claires et parfaitement exécutées : « Dans cette histoire qui fait écho aux violences de notre société, l’espace public apparaît comme le seul endroit où le débat doit prendre place, à la manière du théâtre antique ».

Nous entrons dans l’œuvre très rapidement et allons vivre intensément la tragédie.

D’un lieu à l’autre, on déambule

Car la troupe de ces dix comédiens/chanteurs/instrumentistes talentueux ensemble et séparément, n’aura de cesse de nous surprendre par quelques menus chemins de traverse tout en restant si proche de la musique de Bizet et des paroles d’Halevy, que l’on revisite ce Carmen, dont les qualités immenses sont une nouvelle fois prouvées au travers de ce voyage interactif.

Nous allons, tous ensemble, eux et nous, aller d’un lieu à un autre avec retour, pour parcourir « la place, la taverne, la montagne, la corrida », où « le défi de cette mise en scène sera d’emmener les spectateurs à pied d’un espace à l’autre, comme autant de lieux de représentations qui s’ignorent » (Jeanne Desoubeaux).

8 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Tout commence avec la garde composée de quelques soldats bien typés dont le commandant qui aboie et l’un des sous-fifres, fayot parfait. C’est le personnage de Zuniga (formidable Samy Zerrouki, très en verve) qui tient lieu à la fois de lieutenant des dragons et de sorte de Monsieur Loyal, meneur de jeu, annonçant les déplacements des spectateurs et s’adressant sans cesse aux uns ou aux autres pour leur servir à boire ou les inciter à s’installer.

Quant à l’irrésistible « fayot » de service, il s’agit bien sûr du brigadier Morales incarné par l’un des démiurges de la réalisation, le trépidant et fort bien chantant, Jean-Christophe Lanièce qui reviendra en Escamillo.

Le seul personnage qui « disparait » physiquement c’est la mièvre et sage Micaela, que l’on voit juste arriver et se défendre de la drague lourde dont elle est aussitôt victime, interprétée par Agathe Peyrat qui sera ensuite Frasquita. Dans l’économie générale plus ramassée, les caractères principaux sont plus valorisés et tranchés, notamment le couple Escamillo/Carmen (ils sont tous les deux « beaux », indépendants, passionnés, ils ont le goût du risque et de la liberté)

D’après Bizet mais fidèle à l’essentiel

Par la suite tous les grands airs et toutes les situations importantes de l’œuvre de Bizet-Halevy sont respectés, avec quelques fantaisies qui permettent une participation chaleureuse du public accompagnant notamment le célèbre « Toréador ».

10 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Et l’on quitte bientôt la Cité des Arts pour déambuler sous la houlette de Zuniga vers la cour principale du collège voisin, celui où répète la maitrise de l’Opéra-Comique, en passant tout près du mémorial de la Shoah, dans ce quartier piétonisé du quatrième arrondissement qui a gardé ses pavés et ses beaux murs.

Là changement de décor puisque des tapis au sol et des coussins, nous invitent à nous installer dans la taverne de Lillas Pastia (Jeanne Desoubeaux elle-même) pour y boire une citronnade. Une sonorisation fort bien réalisée permet aux chanteurs de se déplacer entre les groupes formés par le public dans la vaste cour, sans qu’on les perde de vue. La spatialisation parfaite du son permet en effet de suivre attentivement leurs déambulations extravagantes et pour tout dire, impressionnantes d’agilité, de dextérité et de savoir-faire façon saltimbanques de luxe où se distinguent tout particulièrement les brillants interprètes de Don José, de Carmen et surtout d’Escamillo.

3 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Nous revenons pour les derniers tableaux, à partir du prémonitoire air des cartes, dans la cour de la Cité des Arts, accueillis par les artistes, où une arène de sable miniature symbolise le lieu, et où chaque spectateur reçoit une carte. Celles tamponnées VIP, permettent d’être au premier rang des cercles formés autour de l’arène. L’alternance entre la gravité et le rire atteint des sommets avec la pantomime collective qui succède à l’air des cartes et à un très joli numéro de torero stylisé auquel se livre Escamillo sous les vivats. Tandis que Don José retrouve Carmen (« c’est toi ? c’est moi ») et la pourchasse entre les rangs de spectateurs, installés autour du piano (voire sur le piano) les autres miment la joie, l’extase puis l’horreur, la terreur, tandis qu’avec violoncelle, clarinette et clavier, les instrumentistes accompagnent le célèbre échange où la bohémienne clame « Jamais Carmen ne cédera : libre elle est née, et libre elle mourra. », tandis que nos regards courent d’un bout de la cour à l’autre et qu’une authentique émotion nous saisit devant la beauté et la justesse de la réalisation.

Une véritable équipe

Mais, nous l’avons dit, le spectacle ne serait rien sans l’esprit de troupe qui anime la compagnie

La mezzo-soprano Anaïs Bertrand est une Carmen très « nature », jamais « provocante » mais plutôt heureuse de vivre tout simplement, avec sa part de plaisirs, de désirs, et son irrésistible soif de liberté. La voix est souvent douce et fruitée mais aussi ferme et coupante traduisant tout à la fois cette simplicité de goût et cette volonté implacable qui façonne le personnage de Mérimée mais surtout celui de Bizet-Halevy actualisé en quelque sorte.

Et c’est bien vu d’autant que la mise en scène entremêle parfois en une sorte de trio inséparable Carmen et ses deux amies, superbes Pauline Leroy en Mercedes et Agathe Peyrat en Frasquita, qui chantent la habanera avec elle et la suivent de près, habillées de la même manière et portant un ukulélé dont elles jouent presque en permanence.

6 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Le sommet vocal du trio se situe, comme dans l’œuvre originale, au moment de la scène des cartes qui commence au collège et s’achève lors du retour à l’arène (« La mort »).

Le ténor Benoît Rameau (en alternance avec Kaelig Boché) incarne un Don José, d’abord plutôt benêt et gaffeur dans le premier tableau, qui se transforme peu à peu à partir du moment où il arrive à vélo, crâne rasé, sortant de prison, et ébloui par son amour pour Carmen. La voix est claire, ronde, juvénile mais déjà affirmée et sa « Fleur » s’offre toutes les nuances des grands interprètes, y compris le superbe morendo sur « Et j’étais une chose à toi ». Et l’on voit le soldat doux et gentil devenir peu à peu menaçant, ne supportant pas son échec, prêt à tout, assassin… Soulignons une remarquable performance d’un jeune ténor dont il faut retenir le nom !

7 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Le baryton Jean-Christophe Lanièce, changeant de costume après l’acte 1 (où il est un Moralès « tête-à-claque » parfait), incarne un inoubliable Escamillo, sans doute l’un des meilleurs vu et entendu dans les multiples Carmen de ces dernières années. Affublé d’un maillot très collant et d’une veste de torero, grimé d’une moustache frisée dessinée, il apparait d’abord à la fenêtre du collège, acclamé comme un héros, avant de descendre dans la cour pour un « prends garde, un œil noir te regarde » absolument irrésistible. Et c’est un vrai plaisir de voir comment l’artiste se joue de toutes les difficultés vocales sans perdre de sa verve, en parcourant tout l’espace aller et retour au milieu des coussins et des tapis sans le moindre trébuchement ! Les qualités de comédien du baryton avaient été déjà soulignés par nous à l’occasion de spectacles antérieurs, notamment ce Pelléas et Mélisande en version avec accompagnement de piano où il incarnait le rôle-titre avec talent.

Nous avons déjà évoqué le rôle formidable de meneur de jeu de Samy Zerrouki qui permet à l’ensemble de la représentation de voyager sans encombre et sans temps mort d’ailleurs puisque le « voyage » dure 1h45 sans entracte mais avec les déambulations.

Et n’oublions pas la direction musicale de Jérémie Arcache et Igor Bouin qui permet aux instruments de s’unir étroitement aux chanteurs, dans un ensemble parfait : Solène Chevalier au violoncelle qui déplace son instrument et sa chaise tout en mimant son rôle, Vincent Lochet à la clarinette, chargé de la reprise des nombreux airs célèbres de la partition qui leur donne un air nostalgique et Flore Merlin au piano classique ou numérique, jouant parfois des cordes pincées directement, piano ouvert. Inutile de dire que dans la taverne, les instruments se métamorphosent pour nous donner soudain quelques rythmes endiablés fort à propos.

12 Carmen opéra-paysage itinérant DR S. Brion

Jamais à ce point le théâtre, la musique mais aussi l’histoire, le récit n’avaient à ce point fusionner pour reconstruire/déconstruire l’un des opéras les plus joués dans le monde et lui offrir une cure de rajeunissement qui lui va si bien.