Pour sa 8ème édition, le festival « C’est pas du luxe ! » était à Avignon avec une promesse profondément humaine : faire de la création artistique un espace où chacun trouve sa place et fait entendre sa voix. Ce festival, c’est l’histoire de personnes en situation de précarité, accompagnées par des associations et des artistes partout en France qui construisent et se reconstruisent ensemble.
Pour s’imaginer ce festival pléthorique, il faut penser Avignon investie par les couleurs fluorescentes du festival. Au total, 73 créations dans pas moins de 30 lieux : dans les rues, les musées, sur les scènes, à travers le théâtre, le chant, la danse, la musique, les arts plastiques, les déambulations… Un festival gratuit où l’on ne sait pas où donner de la tête, car tout bouge, tout se crée, tout s’échange. Les spectateurs sont invités à regarder et à applaudir, mais aussi à danser, manger, partager, à se laisser guider par les créations uniques et bouleversantes du festival.
Le festival biannuel, créé en 2012 à l’initiative de la Fondation pour le Logement des Défavorisés (alors Fondation Abbé Pierre), La Garance, Scène nationale de Cavaillon et l’association Le Village, revient cette année pour sa 8e édition. À l’inauguration, ce vendredi 25 septembre, le comédien Benjamin Lavernhe, parrain de cette édition, a rappelé l’importance de la création artistique comme « l’une des étapes d’un parcours de reconstruction après une vie parfois marquée par la douleur et l’errance ». L’ambition de ce festival est bien de ne laisser personne de côté et d’envisager la culture, non pas comme un luxe, mais comme un besoin, un droit. Dans un monde où le repli sur soi gagne en importance et nous fragilise, le festival se veut moyen de créer et d’être ensemble. Tous ensemble.
C’est pas du luxe! nous a paru vigoureusement humain, et cela parce qu’il donne à voir des créations portées par des personnes accueillies dans des pensions de famille, des centres d’hébergement, en accueils de jours, des demandeurs d’asile… Le festival montre le résultat d’un long processus où les gens se mettent ensemble. Des gens aux vies cabossées. Ces trois jours montrent un laboratoire lumineux pour permettre l’accès à l’art, qui est vital.
Et les ateliers, les répétitions, les rencontres nous permettent d’aller à la rencontre de personnes en situation de précarité. Ce festival, c’est tout l’inverse de notre monde parfois terrible, qui isole et segmente les humains les uns des autres. Ensemble, grâce à l’art.
Dans ce flot humain, il ne faut pas se perdre. On voudrait tout voir, tout écouter, on ne peut pas. C’est toute la richesse d’un festival qui célèbre le mouvement. Celui qui permet la création, qui célèbre le collectif, mais aussi le mouvement par chacun. Comme dans la création Faire Corps en Choeur, dans laquelle Pierre-Jean Bréaud mêle acrobaties et danse. Le spectateur se met à suivre. Il est non seulement attentif, mais il bouge. Il entre dans la danse. Le lien se fait. Et le samedi soir a célébré cela dans toute sa splendeur. Dans une « agora vivante » à la FabricA, un atelier anime les corps et rapatrie le festival des food-trucks vers la scène. La compagnie Nidal présentait sa dernière création et ses ateliers, avant que les spectateurs ne soient invités à rejoindre la scène pour se fondre dans le spectacle, au son de la musique de Marina Gomes.

Street fighters – C’est pas du luxe! © T. Bohl
De la collection Lambert à la Maison Jean Vilar, le festival se déploie dans toute la ville et fait entendre des voix multiples. Ici, les institutions avignonnaises ne sont plus seulement des lieux où l’on vient voir : elles se fondent dans le festival, accueillent ses créations, ses ateliers, ses histoires.
Devant la maison Jean Vilar, un atelier de fonte,« Le luxe communal » prend place sur le parvis, tandis qu’une exposition photographique s’installe à l’intérieur. Dans ce lieu historique qui raconte l’histoire du Festival d’Avignon et donne chaque année carte blanche à un artiste, Julien Gosselin pour cette édition, C’est pas du luxe! trouve naturellement sa place.
Plus loin, à la collection Lambert, les oeuvres de la collection, de Tatsuo Ishida à Guiseppe Penone entrent en dialogue avec des fragments de conversations recueillies in situ, dans les pensions, puis retranscrites sur les murs. La collection a invité Émilie Rousset, associée à Louise Hémon et Sarah Maeght, à travailler autour de la notion de famille. Là encore, les histoires personnelles tissent des liens et proposent de repenser ce qui nous unit. Plus loin encore, les voix des Alphabètes partagent sur scène des fragments de vie dans un spectacle musical au Théâtre des Carmes.
Déambuler dans Avignon pendant ces trois jours, c’est se mettre en mouvement. Mais c’est aussi, et surtout, apprendre à être attentif. Aux lieux que l’on traverse, aux histoires que l’on découvre, aux voix que l’on entend pas toujours. Le festival propose une cartographie humaine où les chemins réussissent par se croiser.

Arrangements avec le monde du bluff – C’est pas du luxe! © T. Bohl
L’évènement qui clôt le festival est sûrement le plus représentatif de son esprit. Dans le cloître Saint Louis, on passe la porte un peu comme Alice au pays des merveilles. Des danseurs et des musiciens encadrent les tables, tandis que plus de 500 personnes prennent place. 500 visages comme un beau concentré d’humanité plurielle. Au milieu trône une table où se superposent des gourmandises extraordinairement généreuses. Au menu : une boisson « coucher de soleil », des piles immenses de crêpes dentelles, des biscuits en jeux de cartes, la plus grande tarte aux pommes du monde, des meringues-mots doux, des tartines tordues, des baguettes de quatre mètres de long. Tout cela circule sur des traîneaux à roulettes, dans une ambiance poudlardesque : un menu délicieusement poétique qui célèbre le partage dans tout son potentiel. Amener l’extraordinaire dans le quotidien, pour mettre à l’honneur les rencontres et le partage.
Visuel : © Festival C’est pas du luxe!