Le 29 Mai 2026, en l’Église St Louis en l’Île, le Madrigal de Paris et le Via-nova-chor-München interprètent, à cappella, la Messe à double chœur de Frank Martin ainsi que de courtes œuvres sacrées du 20ème et du 21ème siècles.
Seule sa flèche se détache des immeubles avoisinants, mais l’église St- Louis en l’Île est un lieu historique. A cet endroit, le roi Louis IX, St Louis, aurait prié avant de partir en croisade pour Tunis. Il y trouvera la mort en 1270 lors du siège de la ville. Une chapelle est érigée en 1623. La construction de l’église actuelle s’étendra de 1656 à 1723, pendant tout le règne de Louis XIV. La décoration intérieure du 19ème siècle, est l’œuvre d’Auguste Napoléon Bossuet, curé de la paroisse et petit neveu de Bossuet. Avec la grandeur des voûtes classiques, la magnificence de l’orgue, la beauté des lustres et des dorures, l’église est impressionnante et… son acoustique excellente.
Ce concert gratuit est une rencontre entre deux chœurs. Crée en 1970, « Le Madrigal de Paris » est dirigé depuis 1988 par Pierre Calmelet. Cet ensemble est composé d’amateurs de « haut niveau », son répertoire est large, du chant grégorien à la musique contemporaine. Il est soucieux de faire connaître aux interprètes et au public des œuvres chorales peu jouées. Ce soir, cet objectif va être largement atteint !
Le « Via-nova-chor-München » est un chœur mixte fondé en 1972 par Kurt Suttner et dirigé depuis 2017 par la cheffe Kerstin Behnke. Cet ensemble, résident à Munich, est formé en grande partie de chanteurs professionnels. Il veut promouvoir les œuvres chorales contemporaines, 70 créations mondiales sont à son actif.
Le Madrigal de Paris débute seul le concert. Il nous propose cinq courtes œuvres, surtout des motets, du 20ème ou 21ème siècles. Pierre Calmelet nous fera découvrir ainsi une pièce de son maître Michel Corboz et une de son élève Aurélien Hallopeau. L’auditeur retiendra Eli Eli du compositeur hongrois Gyorgy Deak-Bardos (1905-1995). Ce motet exprime la douleur du christ lors de sa crucifixion : « Seigneur Seigneur pourquoi m’as tu abandonné ? ». Le chant est intense, tragique. Des cris de détresse portés par les basses puis les sopranos alternent avec de douloureuses suppliques. Puis le chœur semble s’éloigner comme si un voile, celui du linceul, recouvrait la passion du christ. Ce fut très beau, très émouvant. Le Madrigal de Paris nous propose une autre œuvre très touchante, l’Ave Verum de Pierre Pincemaille, organiste titulaire des grandes orgues de la basilique de St Denis. Ce chant est très mélodieux, très tendre. Il a été crée par le Madrigal peu avant sa mort prématurée en 2018.
Les choristes français cèdent la place à leurs homologues allemands. Ils nous font découvrir un compositeur polonais Pawel Lukaszewski, né à Czestochova en 1968. Son Beatus Vir est extrait du psaume 112. C’est une musique originale, la polyphonie s’accompagne de dissonances légères, agréables. Le mélange des voix nous donne une sensation d’écho qui s’éloigne peu à peu.
Puis, en présence du compositeur, le chœur munichois interprète Bei stiller Nacht un motet écrit en 1995 par Christian Ridil. L’auditeur remarquera le solo initial d’une soprano puis comme en miroir celui du ténor. Il s’instaure ensuite un dialogue fécond entre les voix. La modernité est présente avec parfois des sons très aigus, éthérés ou un curieux écho accompagnant les chants des femmes. C’est une belle découverte.
Les deux chœurs se réunissent pour la Messe à double chœur de Frank Martin (1890-1974). Fils d’un pasteur calviniste genevois, il sera profondément marqué par l’audition à 12 ans de la passion selon St Matthieu de J.S. Bach qui deviendra son maître absolu. Pianiste, compositeur, enseignant au conservatoire de Genève, il s’installe au Pays- Bas en 1946 pour se consacrer à la composition. Il nous laisse une œuvre abondante, variée, mais sa messe à double chœur est la plus célèbre. Composée entre 1922 et 1926, Frank Martin ne voulait pas qu’elle soit exécutée ou publiée. C’était création libre et désintéressée, une affaire entre Dieu et lui, une œuvre inspirée par une foi profonde. Il ne voulait pas que sa messe soit soumise à un jugement artistique qui serait purement esthétique. Elle ne sera créée qu’en 1963, le compositeur ayant enfin donné son accord, par Franz W Brunnert chef du Bugenhagen Kantorei de Hamburg. Elle sera publiée dix ans plus tard et reconnue pour ce qu’elle est, un chef d’œuvre de la musique sacrée pour chorale du 20ème siècle.
La messe est chantée à cappella. Les choristes sont nombreux, une soixantaine environ. Leur nombre et l’acoustique de l’église donnent profondeur, ampleur à leur interprétation. Le chœur réussit presqu’ à se faire orchestre ! La messe de Frank Martin traverse le temps comme marquée par la grâce. Le Kyrie nous ramène à l’époque du chant grégorien. L’auditeur sera séduit par la beauté du chœur des femmes soutenu par la basse continue des hommes, puis pas la magnificence et la puissance des choristes réunis. Le Gloria est éclatant. Inspiré par les cantates de J.S. Bach, il nous touche pas son harmonie rigoureuse, par une douceur qui succède à l’allégresse initiale. Le Credo est remarquable par son expressivité. La musique de Frank Martin met en scène l’histoire du Christ. « Dieu s’est fait homme » : pour rendre compte de l’incarnation la musique descend vers la terre, empreinte d’une gravité croissante. Le chœur annonce la crucifixion par une rupture, faisant vivre à l’auditeur la douleur du sacrifice, la tragédie. La nouvelle de la résurrection est portée par les voix de femmes. Au début cela pourrait n’être qu’un bavardage mais la nouvelle se diffuse, prend de l’ampleur et déclenche l’enthousiasme. C’est vraiment superbe. Le Sanctus joue sur l’opposition entre les deux chœurs. Il nous donne une impression de modernité. Quelques dissonances donnent une sensation de dysharmonie, reflet possible de nos faiblesses humaines, mais les « Hosannas » nous emportent dans un carillon à dix voix. La messe se termine avec un Agnus Dei plus tardif (écrit en 1926) très mélodieux et apaisant.
Les choristes français et allemands, amateurs et professionnels réunis nous ont offert une très belle interprétation de cette messe de Frank Martin. Il a été aussi l’occasion de découvrir des œuvres pour chorale du 20ème et 21ème siècles souvent méconnues ou inédites. Le tout dans un cadre grandiose.
Visuel (c) : Léo Sicot