En novembre 2023, les Rolling Stones décident, dix-huit ans après A Bigger Bang, de réactiver leurs neurones compositeurs pour nous offrir Hackney Diamonds, un album comme on n’en avait plus entendu depuis longtemps. Ils prouvaient ainsi que le temps n’avait de prise ni sur le jeu de Keith Richards et sa Fender Telecaster, malgré une arthrite aux mains, ni sur la voix de Mick Jagger, toujours aussi impressionnante. Depuis le 10 juillet, nous avons eu le plaisir de découvrir Foreign Tongues qui en est la suite logique. Cult-news a écouté, disséqué, réécouté les quatorze titres et vous propose son ressenti sans concession.
Foreign Tongues est le vingt-cinquième album des Stones, présenté comme le second volet d’un diptyque testamentaire avec Hackney Diamonds. Il faut dire qu’avec Andrew Watt, producteur de Pearl Jam, Iggy Pop, Justin Bieber ou Miley Cyrus et grand fan des Stones, ils avaient enregistré assez de matériel pour un double album. On en retrouve logiquement quelques traces dans l’opus précédent.
Si l’on parle d’album testament, c’est qu’une longue histoire conditionne ce que nous entendons ici. Elle remonte à 1962, lorsque Brian Jones propose à deux amis, Mick Jagger et Keith Richards, de former un groupe de blues. Les deux autres membres, Bill Wyman et Charlie Watts, seront recrutés par petites annonces. C’est Jones qui parachève la formation de Keith en lui faisant découvrir les grands maîtres du blues, et qui trouve le nom du groupe, emprunté au titre d’une chanson de Muddy Waters. On connaît la suite : un succès rapide et la Stonesmania qui s’ensuit.
Le 3 juillet 1969, Jones est retrouvé mort dans sa piscine de Cotchford Farm, trois semaines après avoir annoncé son départ, en réalité un renvoi déguisé. Hasard ou conséquence, une fois remplacé par Mick Taylor, grand guitariste de blues, les Stones produisent quatre albums, Beggars Banquet (1968), Let it Bleed (1969), Sticky Fingers (1971) et Exile on Main St. (1972), qui demeurent le sommet de leur carrière, « leur carré d’as » selon le journaliste Marc Zisman. Mais l’ombre de Brian planera à jamais sur le groupe.
On comprend dès lors qu’introduire Foreign Tongues par un blues endiablé, composé par Jagger/Richards, revêt une forte signification. « Rough and Twisted » nous renvoie à l’âge d’or de Exile on Main St. où les Stones étaient avant tout un groupe de blues, celui-là même qu’ils avaient contribué à réhabiliter aux États-Unis. Avec Mick à l’harmonica, Ron à la guitare au bottle neck et la rythmique de Keith, on ne pouvait rêver plus bel hommage à Muddy Waters. La voix de Jagger y retrouve ses intonations les plus caractéristiques, et l’on exulte.
Malheureusement, l’enthousiasme retombe vite avec « In The Stars », où l’on perd pied. Le riff de Keith reste prometteur, mais la composition manque d’originalité, avec des paroles où Jagger nous invite à danser jusqu’à l’effondrement plutôt qu’au repentir. Le beau solo de Ron ne suffit pas à sauver l’intérêt du morceau.
La descente se poursuit avec « Jealous Lover », un R&B dans la veine de «Miss You » où Jagger évoque, sur un ton mielleux, une relation toxique minée par la jalousie.
« Mr. Charm » est la première chanson engagée de l’album. Sous ses airs de portrait d’un gigolo sans scrupules, elle glisse une pique, sans le nommer, à un « crony » présidentiel. Le premier trillionnaire du monde y est qualifié de « mad mogul Mr. Musk », comme s’il fallait vraiment lui faire confiance pour partir dans l’espace. Dommage que la mélodie, elle, reste aussi poussive.
Jagger nous prouve pourtant qu’il est encore capable du meilleur avec « Divine Intervention », qui domine cet album. Une mélodie stonienne dynamique comme on les aime, soutenue par une rythmique de Keith qui fait ronronner et un solo bluesy de Ron du plus bel effet. Jagger y décrit des milliardaires new-yorkais fuyant vers leurs abris dans le ciel tandis qu’un panneau annonce la fin du monde. Ce boogie aurait pourtant gagné en efficacité avec des arrangements plus sauvages. Andrew Watt n’a-t-il pas tendance à trop polir le son des Stones, au risque de le rendre moins percutant ?
On note, comme sur l’album précédent, la présence de guests prestigieux : Robert Smith (The Cure) aux synthés sur « Never Wanna Lose You », Steve Winwood sur « Ringing Hollow » et « Divine Intervention »et un discret featuring de Bruno Mars dans le disco « Never Wanna Lose You ». Paul McCartney, quant à lui, tient la basse sur la ballade amoureuse « Covered in You ». Ont-elles un réel impact musical ou un rôle plutôt marketing ?
Celle de McCartney, elle, dans les deux derniers albums (« Bite My Head Off » sur Hackney Diamonds) revêt un aspect plus symbolique.
Il faut remonter à 1963 et à la demande de leur manager, Andrew Oldham, ex-attaché de presse des Beatles, auprès de Lennon/McCartney. Il cherchait un morceau pour le second single du groupe, qui peinait encore à percer avec des compositions originales. Sans hésiter, le duo lui propose « I Wanna Be Your Man », dont ils achèvent l’écriture en studio, sous les yeux intéressés de Jagger et Richards. Le single sort le 1er novembre 1963 et devient le premier vrai succès des Stones dans les charts britanniques.
C’est ce même Andrew Oldham qui eut l’idée d’entretenir la rivalité Beatles/Stones, une rivalité qui, elle, a fait long feu.
À l’écoute de l’album, on reste admiratif devant la performance vocale de Mick, qui prend toute son ampleur sur « Back in Your Life », une jolie ballade où il évoque la fin d’une liaison. L’émotion sonne juste, rehaussée par un magnifique solo de guitare de Ron the Mod.
L’album se referme comme il s’est ouvert, sur un blues, et quel blues ! « Beautiful Delilah », rock composé en 1958 par Chuck Berry, ici réinventé à la sauce Robert Johnson, où l’on entend la batterie de Charlie Watts, enregistré en 2021 avant son décès. On aimerait qu’il ne s’arrête jamais…
Mick Jagger a évoqué la « méthode bulldozer » pour décrire le processus d’écriture accéléré adopté pour Foreign Tongues, en rupture volontaire avec leurs habitudes de studio plus anciennes. En clair : on écrit et on enregistre avant que le doute ou la sur-analyse collective ne s’installe. Ronnie Wood décrit le disque comme porteur d’une énergie spontanée et « punchy ». Le résultat nous semble finalement inégal, entre fulgurances magnifiques et moments sans surprise.
Mais, après tout, ce sont les Stones, l’un des plus grands groupes de la planète, et c’est là leur vingt-cinquième album. Tout comme Paul McCartney, ils pourraient paisiblement profiter d’une retraite bien méritée. Mais on le sait désormais : un vrai rocker ne se tait qu’à sa mort.
So, long live the Rolling Stones!
Photos : © Universal
L’album Foreign Tongues est disponible depuis le 10 juillet entre autre ici.
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Pas de tournée promotionnelle en vue mais Ronnie Wood sera le 5 septembre à l’Olympia avec son Band.