Il n’est pas possible de se précipiter sur sa plume, ou son clavier, dès la première écoute d’un album de MaCCa. Une œuvre du plus grand compositeur de musique populaire du XXᵉ siècle, ça s’écoute, se réécoute, s’analyse à l’aune des sentiments qu’elle fait naître en nous. Et bien sûr, et c’est là tout son génie, elle suscite des émotions différentes selon que l’on ait quatre-vingts ans ou vingt, mais toujours avec la même puissance. Elle ne peut laisser personne indifférent.
Paul reprend son bâton de pèlerin de Storyteller en nous racontant l’histoire des « Boys of Dungeon Lane », cette rue de son quartier de Liverpool où, enfant, il traînait avec ses copains. Ils s’appelaient George et John, et, avec ses parents bien-aimés, ils lui ont permis de se construire en tant qu’être humain. Peu importe ce qui s’est passé ensuite : cette période de sa vie demeure hors du temps et de l’espace, à jamais.
Au fil de quatorze titres, dont certains ne dépassent pas les trois minutes, il distille des fragments de vie avec une voix parfois chevrotante, sans retouche technologique d’aucune sorte. Nul besoin de tricher, tout est vrai.
Le disque s’ouvre avec « As You Lie There », chanson d’amour adolescente dont l’introduction évoque « Every Night », extraite de son premier opus solo, McCartney. Comme dans cet album, il joue presque tous les instruments. Dès les premiers accords, on bascule dans une atmosphère très Wings et la voix s’embrase. Paul le rocker ! Le morceau se referme sur une rythmique qui rappelle « Come Together », avec une couleur de guitare à la « Something ».
Ne vous y trompez pas cependant : malgré tous ces clins d’œil qui jalonnent le disque comme les cailloux du Petit Poucet, il s’agit d’une production férocement originale et innovante.
Sur « Lost Horizon », Paul exhume un titre dont on ignore la période exacte. On se retrouve comme transporté sur le toit d’Apple Corps en 1969, là où il chantait avec John « One After 909 », composée par ce dernier à dix-sept ans. Le parfum du passé s’attarde, porté par une orchestration taillée sur mesure.
Pour « Days We Left Behind », laissons la parole à Paul :
« C’est vraiment une chanson de mémoire pour moi. Le titre de l’album, The Boys of Dungeon Lane, vient d’un vers de cette chanson. Je pensais justement à ça, aux jours que j’ai laissés derrière moi. Je me demande souvent si j’écris uniquement sur le passé, mais alors je me dis : sur quoi d’autre écrire ? Ce sont surtout des souvenirs de Liverpool. Il y a un passage au milieu sur John et Forthlin Road, la rue où j’habitais. Dungeon Lane est tout près. J’habitais un endroit appelé Speke, très ouvrier. On n’avait pas grand-chose mais ça n’avait pas d’importance, parce que les gens étaient formidables et qu’on ne remarquait même pas qu’on manquait de tout. »
On pourrait objecter que l’âge aidant, Paul est devenu nostalgique. Mais c’est oublier qu’il a composé pour les Beatles « She’s Leaving Home », « Yesterday », « Penny Lane » ou « Let It Be », entre autres.
Paul est le Janus de la pop : d’un côté, le compositeur british imprégné de mélodies sépia ; de l’autre, le rocker capable d’être l’initiateur du hard rock avec « Helter Skelter ».
Il le prouve encore avec « Ripples in a Pond », ode à son épouse Nancy, qui célèbre leur relation avec la même intensité que jadis. Un amour qui continue de s’élargir, comme des cercles sur l’eau, vers l’infini :
« I love you more than I ever did before
The feeling grows and grows
Let’s carry on making ripples in a pond
And we’ll see how far it goes »
En 2012, un an après leur mariage, McCartney avait offert à Nancy « My Valentine » : une magnifique mélodie où il adoptait une posture crooner, sobre et élégante, l’émotion contenue, épurée, presque aristocratique. « Ripples in a Pond » est plus humaine, plus désordonnée : quatorze ans plus tard, McCartney lutte contre ses propres insécurités émotionnelles tout en célébrant leur relation. Musicalement, on est passé de la ballade jazzy au « rock lumineux ».
« Life Can Be Hard » complète ce portrait amoureux avec une grâce désarmante sur une mélodie solaire et un message simple : l’amour ordinaire est ce qui nous sauve. La conviction tranquille d’un homme qui sait ce qui compte vraiment. C’est l’une des compositions les plus abouties de l’album.
«Il y a beaucoup de difficultés pour beaucoup de gens – certains peuvent avoir un problème de santé, un souci financier, peu importe. Tout le monde a quelque chose, mais il faut qu’on se renforce à travers ces épreuves. […] C’est mieux que l’alternative, tu vois ? L’alternative, c’est que ta vie tourne mal, et je ne veux pas que ça arrive. Je ne veux pas déprimer, alors je lutte contre ça et je me dis : Allez, tu as plein de bonnes choses en tête. Concentre-toi là-dessus. Ce n’est pas toujours facile – en fait, ce n’est jamais facile.» Paul McCartney – Interview de MOJO, Juillet 2026
De même, « Never Know » parle de son couple : l’amour y côtoie le doute, l’esprit meurtri par cette ambivalence que seuls les grands amoureux connaissent.
« My mind is black and blue
I love you, but I never know »
Mais c’est le paysage sonore qui captive avant tout. Paul joue ici presque tous les instruments, incluant un Mellotron dont la couleur renvoie furieusement à « Strawberry Fields Forever » et « Blue Jay Way », tandis que la flûte à bec évoque « The Fool on the Hill ». On est plongé, avec délectation, dans l’univers de Magical Mystery Tour, années 1966-67. Cet environnement sonore est un message conscient sur sa vulnérabilité actuelle. Et Paul n’a jamais été plus créatif que lorsqu’il est vulnérable. Il nous le prouve une fois de plus.
De nombreuses autres références Beatles et Wings jalonnent l’album, pour notre plus grand plaisir. Le duo réalisé avec Ringo sur « Home to Us » en est le point culminant. Initiée par le batteur et Andrew Watt, coproducteur du disque, la chanson nous transporte dans le Liverpool de leur enfance. À son écoute, le sourire ne nous quitte plus : entendre Paul et Ringo chanter ensemble ne peut être que joyeux, et cette évocation d’un monde disparu n’est pas nostalgique mais émouvante comme une vieille carte postale. Dès les premiers battements de bagettes, on reconnaît le jeu inimitable et si efficace du batteur des Beatles. Notons également le chœur de luxe, assuré par Chrissie Hynde et Sharleen Spiteri. Excusez du peu !
Les deux derniers titres, « Salesman Saint », très Cab Calloway style, et « Momma Gets By »avec son orchestration symphonique, rendent un vibrant hommage à ses parents. Ces portraits, chargés d’un relief particulier, s’inscrivent dans la tradition de la classe ouvrière irlandaise de Liverpool : catholique, résiliente, fière malgré la précarité. C’est exactement l’ADN de Dungeon Lane.
The Boys of Dungeon Lane s’apprécie à plusieurs niveaux. C’est d’abord le témoignage d’une époque révolue, sans nostalgie ni regret. De Liverpool aux trois autres Beatles, ses amis d’enfance, Paul retrace avec simplicité ces instants de vie qui l’ont si profondément marqué.
C’est un hommage à ceux qui l’ont tant aimé, ses parents et son épouse, avec de belles chansons, sans mièvrerie et avec lucidité. Il décrit, comme nul autre, des sentiments universels.
C’est enfin une œuvre musicale essentiellement solitaire, Paul jouant tous les instruments comme dans son premier album de 1970. Il retrace, à coups de pinceau, son histoire chez les Beatles, Wings et en solo, nous invitant à un jeu de piste pour identifier tel son ou tel mot et le resituer dans sa carriere.
N’ayant plus rien à prouver, il poursuit sa route de songwriter avec une discographie de 47 albums et mille cinq cent chansons, une étendue sans équivalent dans l’histoire du rock. Il a rythmé la vie de millions de personnes et influencé une quantité impressionnante d’artistes. On ne peut qu’espérer que cela continue encore longtemps. « When I’m ninety four » !
Photo : Mary McCartney, Courtesy of Paul McCartney
Remerciements : Guy Zeitoun
Coté albums, nous ne ferons pas la liste des 47, mais Boys of Dungeon Lane est déjà disponible chez tous les bons disquaires et peut être commandé ici. Mais, dépêchez vous, les quantités s’amenuisent.
Les livres : parmi les millions de livres écrits sur les Beatles et Paul :
Un documentaire sur Arte : Paul McCartney – Une légende des Beatles de Judith Voelker