Alors que l’édition 2026 des Nuits de Fourvière touche désormais à sa fin, la programmation nous a encore réservé une belle surprise ce jeudi 23 juillet, avec un concert mémorable de The Divine Comedy. Une performance traversée par la fantasque personnalité de son meneur Neil Hannon, que l’âge ni le succès ne semblent plus en mesure d’assagir.
Près d’un mois après le concert d’anthologie livré par Jack White dans l’Amphithéâtre antique, c’est à une toute autre ambiance que nous nous attendions d’être conviés en cette soirée du 23 juillet. Loin du blues survolté du natif de Detroit, Neil Hannon (chanteur, compositeur et membre permanent de The Divine Comedy) creuse depuis plus de trente ans maintenant son propre sillon musical, souvent bien loin des tendances de l’époque. Quoique trompeuse, l’appellation de « pop baroque », à laquelle ses compositions ont vite été associées, traduit bien l’ampleur orchestrale que visait déjà son premier disque, Liberation (1993), et qui n’a fait que croître par la suite. Après six ans d’absence, Rainy Sunday Afternoon, douzième album sorti en septembre dernier, avait une fois de plus confirmé que le temps n’a semble-t-il aucune prise sur la verve, l’inspiration et l’humour de cette figure majeure du paysage musical contemporain. Rien d’étonnant, donc, à voir Hannon revenir pour la troisième fois de sa carrière aux Nuits de Fourvière, à l’occasion d’une tournée qui continuera jusqu’à fin août.
Comme d’habitude, la tête d’affiche de la soirée fut précédée d’une première partie, en l’occurrence assurée par Thibaut. Naguère connu sous le pseudonyme Oete, l’artiste se montre désormais à visage découvert, et s’inscrit dans une veine électro-pop à mi-chemin entre Christophe et Christine and the Queens. De ce mélange résultent des morceaux tantôt dansants, tantôt planants, où affleure en permanence la mélancolie d’un artiste que tiraillent le poids des souvenirs et la quête d’identité. Habité par ses textes, ému d’enfin se produire sur une scène dont il ne pouvait encore que rêver il y a quelques années (lui qui, comme il le raconte entre deux chansons, a commencé en jouant de la guitare devant le Yves Rocher de la Rue de la République, à Lyon), Thibaut réussit la prouesse d’occuper seul la scène, sans autre soutien que celui de son corps et de sa voix. Galvanisé par un public immédiatement acquis à sa cause, le chanteur poursuit sans interruption un set que les menus problèmes techniques ne parviendront nullement à entacher, et conclu par une reprise de « Rodéo » de Zazie. Tout comme pour Treaks il y a un mois de cela, nous attendons maintenant avec impatience la suite de cette prometteuse carrière – dont le prochain jalon sera, en septembre, la sortie d’un nouvel EP.

Mû par son indécrottable flegme, Hannon monte finalement sur scène sur les coups de 22h, précédé de ses six musiciens de tournée. Comme à son habitude, le groupe entame avec le galvanisant « Something for the Weekend », immédiatement suivi – tout comme sur Casanova (1996) -, par le non moins génial « Becoming More Like Alfie ». S’il fallait exprimer un regret, ce serait ainsi le manque de prise de risque quant au choix des morceaux joués ce soir-là, sensiblement les mêmes de concert en concert et agencés en un genre de compilation censée couvrir l’entièreté de la discographie du groupe. La contrepartie positive d’une telle proposition, c’est que l’on se rend soudain compte, au fil des titres, combien Hannon a toujours su maintenir l’équilibre fragile entre conservation de son style et innovation, sans jamais sombrer dans une auto-parodie qui l’a pourtant guetté plus d’une fois. Notons d’ailleurs que tous ces titres, accompagnés dans leur enregistrement original par un ensemble orchestral massif, ne perdent rien de leur brio une fois repris par une formation plus réduite, et paraissent d’autant plus éclatants une fois réduits à leur plus pure essence. Au premier climax offert par « National Express » (accompagné par le traditionnel lancer de coussins propre aux Nuits) a ainsi immédiatement succédé le rappel, l’enthousiasme du public n’ayant guère laissé l’opportunité au groupe de faire mine de sortir de scène comme la coutume l’exige. Nous laisserons dès lors au lecteur le soin d’imaginer l’effet que produisit, dès les premières notes, le légendaire « Tonight We Fly » en guise de conclusion.

Si l’interprétation des morceaux s’est elle aussi montrée relativement conforme aux attentes, il convient cependant de saluer la justesse des sept musiciens présents sur scène ce soir-là, dont aucun n’a commis la moindre fausse note. Guitares, basse, batterie, clavier et violon s’enchaînaient à vrai dire si bien, que la performance n’a que peu à envier à un classique enregistrement studio – ce dont chacun pourra s’assurer en allant écouter la rediffusion du concert disponible sur le site de France Inter. Toujours impeccable, l’acoustique de la scène contribue à magnifier chacune des mélodies qui en émergent, et donne presque la sensation d’assister à un concert privé que le groupe donnerait dans notre salon. Dernière plus-value à voir The Divine Comedy sur scène : l’humour si caractéristique de Neil Hannon, qui compense largement la relative immobilité que d’aucuns pourraient lui reprocher. Variations dans les paroles (« Entertaining fascist leeches… like Marine Le Pen »), transformation de « Mar-a-Lago by the Sea » en tournée générale avec ses musiciens, mini-reprise du thème de James Bond entre deux morceaux et traits d’esprits en tous genres (« My sweat is just like everybody else’s… just 10% more genius »), le chanteur s’en donne à cœur joie, et conserve malgré le temps qui passe la désinvolture qui a fait son succès. Désormais achevées, les Nuits de Fourvière 2026 ont en tout cas une fois de plus entériné leur statut d’incontournable des festivals estivaux, et laissent présager que des moments comme celui-ci reviendront à coup sûr nous enchanter dans les années à venir.

Visuels : © Juliette Valero