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Jack White aux Nuits de Fourvière : Steady as He Goes

par Louis Perquin
21.06.2026

Huit ans après son dernier passage aux Nuits de Fourvière, Jack White a honoré l’édition 2026 de sa présence à l’occasion d’une tournée à travers l’Europe. Déjà fragilisées par Mahler la veille, on craint que les fondations de l’amphithéâtre romain n’aient été sévèrement endommagées par le déluge de décibels qui s’est abattu sur elles.

La poursuite d’une carrière au long cours, souvent synonyme d’inexorable dégradation chez bon nombre de musiciens, semble au contraire n’avoir aucune conséquence sur la fougue qui continue d’animer Jack White. Désormais cinquantenaire, l’ancien meneur des légendaires White Stripes a, depuis la dissolution officielle du groupe en 2011, poursuivi une carrière qui l’a autant vu travailler en solo (déjà six albums à son actif, en attendant le septième, Frozen Charlotte, prévu pour le 10 juillet prochain) qu’en collaboration (notamment au sein de projets comme The Dead Weather ou The Raconteurs). Si tout n’est pas, dans cette abondante discographie, d’une égale qualité, une telle prolixité s’avère quasiment inégalée, et témoigne chez l’artiste d’une permanente volonté de renouveler son esthétique plutôt que de resservir ad nauseam les formules qui ont fait son succès. Le dernier opus en date, sobrement intitulé No Name (2024), semblait pourtant aller à rebours de ces velléités expérimentales, afin de revenir au son crasseux des débuts ; peut-être est-ce là une preuve de notre indécrottable rusticité, mais nous avions justement été enchantés par ce retour aux sources enragé, presque naïf dans son évident décalage avec les modes de l’époque.

Treaks or treat

Revenir sur la prestation de Jack White sans préalablement dire un mot de la première partie qui l’a précédée serait cependant commettre une regrettable injustice. Car s’il peut sembler ingrat de se trouver programmé juste avant une telle légende, force est de constater que Treaks ne se sont guère contentés de la fonction de remplissage que les plus pessimistes auraient pu attendre d’eux. Trio nantais dont le premier album, Ego, est paru l’an dernier, la formation n’a eu besoin que d’une poignée de titres pour marquer la foule de son identité musicale singulière. Dominées par des lignes de basse assourdissantes, des riffs discordants, une batterie survoltée et des boîtes à rythmes en roue libre, ces compositions tiennent autant du post-punk aride des IDLES que de la bizarrerie fantaisiste des Talking Heads, et se permettent en prime de brandir en étendard des messages politiques pleinement assumés. Ce mélange d’agressivité et de jouissance trouve d’ailleurs dans la chanteuse et guitariste Clothilde Arth une incarnation magnifique, elle dont la présence scénique a pendant un temps fait oublier qu’elle ne constituait qu’une introduction à la tête d’affiche de la soirée. Quoi qu’il en soit, on ne peut que souhaiter au groupe de creuser ce sillage dans lequel il s’est déjà engouffré, et de revigorer un paysage musical français en mal de cris stridents et de guitares distordues.

© Marine Bouteiller

Blues explosion

Déjà excité par une première partie fiévreuse, le public a littéralement implosé lors de l’arrivée sur scène de Jack White. Les cheveux en bataille, tout de noir vêtu, le chanteur ne s’embarrasse guère d’une quelconque salutation à la foule et, sa guitare empoignée, franchit dès l’entame le mur du son avec un « That’s How I’m Feeling » repris en chœur par un amphithéâtre en ébullition. Le premier grand moment du concert ne tarde ainsi pas à intervenir, lorsqu’à ce premier morceau s’emboite le cultissime « Dead Leaves and the Dirty Ground », la transition entre les deux chansons se hissant à un degré de jouissance auditive presque indécent. Dès lors vont s’enchaîner sans interruption ni baisse de régime les déflagrations sonores, Jack White ayant eu l’intelligence et l’audace de proposer un set à la fois varié et inattendu. Sur les dix-huit morceaux joués, seuls cinq sont tirés du répertoire des White Stripes, le reste appartenant à ses projets annexes ; trois morceaux des Raconteurs furent par exemple interprétés, parmi lesquels un « Steady as She Goes » d’anthologie en guise de conclusion. Afin de promouvoir le futur Frozen Charlotte, trois extraits en furent également joués – lesquels renforcent encore notre impatience quant à un nouvel opus qui  s’annonce tout aussi bruyant et jouissif que ses augustes prédécesseurs.

© David James Swanson

A Seven Nation Army couldn’t hold him back

Comme de coutume, la première sortie de scène du groupe a finalement servi de prétexte à un rappel à l’intensité incandescente. A « Lazaretto » et « Freedom at 21 » succèdent ainsi « The Union Forever », puis « Ball and Biscuit », blues surpuissant digne des grandes heures de Led Zeppelin, et délivré avec une rage cathartique. Essorés, les tympans en bouillie, nous savons alors tous que ce n’est cependant pas là le point final de la soirée, et que le natif de Detroit a savamment gardé pour la conclusion son atout majeur. L’air hagard et les yeux gonflés par l’adrénaline, Jack White se décide finalement, après un bref silence, à gratter sur sa six cordes les premières notes de « Seven Nation Army ». Il n’en fallait pas plus pour abattre les derniers remparts de la raison collective, et plonger l’arène tout entière dans l’état de transe jubilatoire que la chanson a désormais l’habitude de susciter lors de ses reprises en live. Déjà fébrile en tribune, nous laissons au lecteur le soin d’imaginer l’ambiance qui régnait alors dans la fosse – ses principaux animateurs n’étant sans doute plus capables de s’en souvenir eux-mêmes, alcool oblige. Pour notre part, ce concert du 18 juin restera longtemps gravé parmi les souvenirs de scène les plus mémorables de ces dernières année, et ne rend que plus interminable l’attente des prochains évènements des Nuits de Fourvière.

© David James Swanson

Couverture : © David James Swanson