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Rencontre avec Mauvaise Bouche, la chanteuse pop lucide qui met des mots sur la vie d’adulte

par Melodie Braka
16.07.2026

Certains l’ont découverte en première partie de Yoa, d’autres au détour de ses vidéos sur Instagram. Avec ses mélodies accrocheuses, ses compositions immédiatement reconnaissables et ses textes qui mettent en mots la vie d’adulte, Mauvaise Bouche s’est construit une signature bien à elle, qui résonne avec toute une génération. À quelques mois de sa première Cigale, le 2 décembre, rencontre avec cette nouvelle figure d’une pop lucide et engagée, pour un entretien sans langue de bois, traversé de douceur et de sincérité.

Quand vous regardez l’enfant que vous étiez et l’artiste que vous êtes devenue, qu’est-ce que vous reconnaissez encore de cette enfant en vous ?

 

Je pense que j’essaie de cultiver l’insouciance que j’avais quand j’étais petite, même si mon passé a interrompu cette insouciance un peu trop tôt. Ce qui a vraiment changé entre l’enfant que j’étais et l’artiste que je suis aujourd’hui, c’est toute mon ouverture à la pensée féministe, qui est évidemment venue plus tard, à l’adolescence.

Mauvaise @charlotte steppé Cult.news

Qui vous a donné envie de faire de la musique ?

 

J’ai commencé la musique avant même d’avoir envie d’en faire. J’avais quatre ans et demi quand ma mère m’a inscrite à l’école de musique. J’ai débuté avec la musique classique et, dans l’enseignement classique tel que je l’ai connu en France, on ne t’apprend pas vraiment à nourrir l’envie, le plaisir ou le fun. On est davantage dans la technique, la performance, l’excellence et la rigueur.

 

L’envie est venue beaucoup plus tard, au collège. Un professeur de musique a décidé, je ne sais plus pour quelle raison, que j’allais chanter un solo sur « Hit the Road Jack » de Ray Charles. Je n’avais jamais chanté en dehors d’une chorale classique. L’année suivante, il m’a de nouveau choisie pour interpréter le solo de Lauryn Hill sur « Joyful, Joyful ». Je me suis dit : « Mais en fait, chanter, c’est trop bien ! » Mon premier véritable élan de plaisir est né grâce à ce professeur, monsieur Sempere.

 

Dans vos chansons, vous utilisez beaucoup le « je ». Quelle place prennent l’expérience personnelle et l’introspection dans votre écriture ?

 

Toute la place, absolument toute la place ! Parfois, j’essaie de m’inventer des vies ou de créer des histoires autour de personnages pour m’exercer à l’écriture, mais je n’y arrive pas. Le « je » occupe une place complètement absolue. J’ai même l’impression d’être guidée par ce que je ressens et par ce que je vis avant de savoir ce que je vais écrire. Il m’arrive de comprendre seulement après coup ce que je voulais dire.

 

L’écriture peut aussi être une forme de réparation. Les deux s’autoalimentent : j’ai réussi à écrire certaines chansons et à aborder certains sujets uniquement parce que j’avais déjà avancé sur ces expériences. À l’inverse, j’ai compris certaines choses grâce aux chansons que j’avais écrites.

Mauvaise @charlotte steppé Cult.news

Dans vos premiers clips, il y avait beaucoup de face caméra. Aujourd’hui, on sent une évolution dans votre rapport à l’image. Est-ce qu’à l’époque vous vous parliez surtout à vous-même, et qu’aujourd’hui vous vous adressez davantage aux autres ?

 

Carrément ! C’est très cool que vous le releviez parce que ça a vraiment été une réflexion. À un moment, je me suis dit que j’avais envie de me tourner vers les autres. C’est aussi la démarche du podcast : essayer de me défocaliser un peu, même si tout part évidemment de moi, et ouvrir la conversation.

Dans les retours que je reçois sur mes chansons, je vois que des gens se sentent touchés et que cela fait naître beaucoup de discussions. Je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule à vivre ces choses-là. Ce ne sont peut-être pas des ressentis universels, mais ils sont communs.

À l’image aussi, j’ai envie de ne plus être seule et de partager avec quelqu’un. La musique, c’est ça : partager avec d’autres personnes.

 

Est-ce qu’il y a une chanson que vous avez hésité à sortir parce qu’elle était trop intime ?

 

Il y en a plein ! Ça m’arrive souvent, mais ce n’est pas forcément l’intimité qui me bloque. Parfois, j’ai l’impression que ce n’est pas encore assez bien dit ou que je n’ai pas suffisamment digéré ce dont j’ai envie de parler pour réussir à le sortir de la bonne manière.

 

Sur l’album La vie d’adulte, certains morceaux sont extrêmement intimes et m’ont fait très peur, notamment « T’es trop beau » et « On souffre à deux ». Dans « T’es trop beau », je parle de grosses insécurités et de l’impression de ne pas mériter les personnes qui m’aiment. « On souffre à deux » aborde la codépendance affective et le fait de vouloir prendre soin de quelqu’un qui te fait un peu de mal. Ce sont des morceaux qui me terrifient encore sur scène.

Mais je savais que l’émotion y était traduite d’une manière qui me convenait et que je ne pouvais pas mieux la formuler. Je crois que mon critère est là : quand je sens que je ne peux pas mieux dire une chose, je la sors. Sinon, je me dis : « Vas-y, retourne travailler. »

 

 

Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’expression « fils de rien » ?

 

Un « fils de rien », c’est une manière d’insulter un homme sans insulter sa mère. Quand tu dis « fils de pute », tu insultes à la fois les mères et les travailleuses du sexe. Quand tu dis « bâtard », tu insultes encore un homme en raison de l’absence de son père, comme si avoir une mère ne suffisait pas et que, sans père, tu ne valais rien.

 

« Fils de rien » permet d’adresser l’insulte directement à la personne concernée, sans la faire reposer sur quelqu’un d’autre, et notamment sur une femme.

Mauvaise @charlotte steppé Cult.news

Est-ce que les mots et les rimes, c’est votre manière à vous de lutter contre les violences sexistes et sexuelles ?

 

Je ne pense pas que ce soit intentionnel. Souvent, je me dis que je suis un peu politisée malgré moi. Parce que je suis une femme et parce que je suis racisée, je me retrouve à porter des mots et des combats que je n’ai pas vraiment choisi d’avoir.

 

Je me rends compte que le militantisme passe aussi par la culture et que, par la force des choses, l’écriture est une arme que j’ai. Mon autre arme, c’est ce début de visibilité qui permet à mes messages d’être entendus. Une forme de responsabilité en découle, même si je me passerais bien de cette responsabilité. Je n’ai jamais eu envie de porter un étendard ou de mener des combats de manière frontale. Je trouve très beau de voir les conséquences que peuvent avoir mes chansons, mais je ne suis pas totalement à l’aise dans ce rôle.

 

Je ne me dis pas : « Je vais parler de ce sujet pour que tout le monde en entende parler. » Je vais en parler parce que je l’ai vécu la semaine précédente, parce qu’une amie l’a vécu et que je trouve ça insoutenable.

 

Vous avez écrit une chanson qui s’appelle « Je vais bien ». Vous, c’est quoi votre secret pour aller mieux ?

 

Franchement, c’est un travail de chaque jour ! Déjà, je vois une psy. Bravo les psys, merci d’exister ! (elle rit) Je fais aussi du yoga. Le yoga, la respiration et la méditation sont des ressources de fou pour moi. C’est une pratique quotidienne qui m’aide beaucoup, autant pour ma santé physique que pour ma santé mentale.

 

Et puis il y a évidemment la musique. Pour le reste, je lutte. Chaque jour est un combat.

 

 

Vous avez lancé un podcast sur la vie d’adulte. Quels secrets sur la vie d’adulte avez-vous appris à travers ce podcast ?

 

S’écouter beaucoup ! C’est quelque chose qui est revenu très souvent : se faire confiance et s’écouter. Mais aussi savoir s’appuyer sur les autres. On n’avance pas individuellement autrement que collectivement. Il y a une sorte de ping-pong permanent entre les deux.

Et puis, bon courage à nous ! Ce que j’ai surtout retenu, c’est que tout le monde en chie et que tout le monde fait de son mieux.

 

La production de « Nouvelle copine » est folle. Pouvez-vous nous raconter la naissance de ce morceau ?

 

Ce morceau n’était pas du tout prévu ! Nous l’avons créé pendant un séminaire au cours duquel nous étions censés finaliser l’album, et absolument pas composer. On s’est accordé une récréation : on s’est dit qu’on allait faire une pause, partir de rien et créer quelque chose. « Nouvelle copine » est née comme ça.

 

Je l’ai composée avec Mammouth, qui a aussi travaillé sur « T’es pas sexy » et « Deux minutes ». On s’est rapidement rendu compte que le morceau avait complètement sa place dans l’album. On a même retiré une chanson qui devait initialement y figurer pour le remplacer. « Nouvelle copine » est vraiment venue voler la vedette à la dernière minute. Comme quoi, parfois, il faut arrêter de réfléchir et faire.

 

Dès les sessions d’écoute, on sautait dans le studio et on tapait tous dans nos mains. Sur scène, je demande maintenant au public de frapper des mains avant le dernier refrain, et ce moment vient directement du studio : on avait commencé à le faire instinctivement. C’est aussi le morceau le plus rapide de l’album, avec un tempo à 140 BPM. J’ai découvert grâce à lui une nouvelle manière d’habiter une chanson sur scène. À ce rythme-là, si tu veux danser, tu es obligé de sauter.

 

Après un album aussi introspectif que La vie d’adulte, j’ai envie d’aller vers quelque chose de plus solaire. Pas nécessairement de plus dansant, mais j’en ressens le besoin. « C’est bien », le morceau avec Myra, m’a aussi fait beaucoup de bien parce qu’il apporte un bol d’air frais. La vie est dure, mais il y a aussi des moments où elle est bien. La suite de la vie d’adulte, c’est peut-être apprendre à apprécier les bonnes choses et à être reconnaissante pour les choses simples.

 

 

C’est qui, votre collaboration de rêve ?

 

Question hyper difficile ! Billie Eilish, évidemment. J’adorerais aussi travailler avec James Blake. Et, dans une référence un peu plus accessible, j’aimerais beaucoup faire une collaboration avec Swing, qui est un rappeur et chanteur belge que j’adore. Dans les quatre prochaines années, je veux ma collaboration avec Swing !

 

Vous allez monter sur la scène de La Cigale le 2 décembre. Qu’est-ce que vous espérez que les gens emportent avec eux après vous avoir vue sur scène ?

 

Un peu d’amour envers eux-mêmes. J’ai essayé de construire l’album comme un état des lieux de nos combats, de nos défauts, de nos galères et de nos névroses. Et, à la fin, de se dire : « Ça va le faire. Ce n’est pas grave, tu vas y arriver. » C’est aussi OK de ne pas aller bien.

J’aimerais qu’ils repartent avec un peu d’amour envers eux-mêmes.

Mauvaise @charlotte steppé Cult.news

Tout savoir sur Mauvaise Bouche :

 

Derrière Mauvaise Bouche se cache Emma, une artiste installée à Montpellier qui développe une pop francophone intime et frontale. Elle a grandi en banlieue parisienne avant de passer son adolescence à Perpignan, où elle a poursuivi son apprentissage de la musique classique et du hautbois au conservatoire, jusqu’à l’obtention de son diplôme d’études musicales.

 

Après son installation à Montpellier, elle a rejoint l’École de jazz et de musiques actuelles de la ville et rencontré Smogy, devenu son binôme créatif. Ensemble, ils construisent des chansons nourries par ses expériences personnelles, ses doutes, sa santé mentale, son engagement féministe et les difficultés de la vie adulte.

 

Après l’EP Après la pluie, publié en 2024, Mauvaise Bouche a sorti son premier album, La vie d’adulte, en octobre 2025. Elle prolonge les thèmes du disque dans le podcast La vie d’adulte, où elle échange notamment avec Zélie, Swann Périssé et Justine Lossa.

 

Sorti le 19 juin 2026, « C’est bien », enregistré avec Myra, célèbre les relations apaisées et l’amour sain. Le titre ouvre une période plus lumineuse dans son travail, après un album largement consacré aux névroses, aux inquiétudes et aux apprentissages de la vie adulte.

 

Mauvaise Bouche s’est produite en France et en Belgique, notamment lors de plusieurs premières parties de Yoa.

 

Mauvaise Bouche à La Cigale
Mercredi 2 décembre 2026 à 20 heures
La Cigale
120 boulevard de Rochechouart
75018 Paris

 

Réserver ses places pour le concert de Mauvaise Bouche à La Cigale

 

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Propos recueillis par Mélodie Braka

 

Crédit photos : © Charlotte Steppé