L’Opéra de Paris a clôturé sa saison avec un programme de trois ballets réunis sous le thème « Vibrations », où résonnent « le rêve, le cœur et le temps ».
Le projet s’est révélé d’une justesse inattendue : Micaela Taylor a réalisé son rêve en présentant sa création mondiale, Dreams this way ; le cœur a battu avec Solo for two de Mats Ek ; et le temps s’est suspendu devant The Seasons’ Canon de Crystal Pite.
Dreams this way s’ouvre sur une salle d’attente, quelque part entre le hall d’un hôtel et d’un terminal d’aéroport. Le décor est réduit à l’essentiel : un mur ponctué d’appliques design, un ascenseur et un banc où quelques silhouettes demeurent figées. À première vue, c’est la classe moyenne : des employés en costume-cravate, mallette à la main, et des femmes tout aussi impeccables en apparence, strictes dans leur allure, serrant contre elles des sacs à main comme un signe de réussite sociale tout en rajustant nerveusement leurs lunettes. La scène baigne dans une pénombre où le tic-tac d’un métronome vient renforcer cette impression d’existence suspendue.
La gestuelle est à l’image de cet univers : des mouvements semi-mécaniques, une proximité purement formelle, une absence d’engagement émotionnel — seule la bouche s’ouvre parfois dans un cri silencieux. Chez Micaela Taylor, le visage est le véritable moteur de l’écriture chorégraphique : la contraction d’un seul muscle peut déclencher le mouvement de tout le corps. Quand on regarde les vidéos des répétitions, cette relation entre l’impulsion et le geste parait fascinante. Sur scène, en revanche, elle échappe au regard du spectateur et ne subsistent que des séquences d’ensemble, efficaces mais finalement peu originales.
À Paris, le nom de Micaela Taylor était jusqu’ici quasiment inconnu. La chorégraphe de 33 ans, originaire de Los Angeles, s’est d’abord formée au hip-hop avant d’étudier la danse classique auprès de Marat Daukayev, ancien danseur du Théâtre Mariinsky. Elle a ensuite développé sa propre méthode, Expand Practice, où chaque mouvement est amplifié et théâtralisé. Très vite, ses créations sont entrées au répertoire du NDT2 et de Ballet BC, faisant d’elle l’une des jeunes chorégraphes américaines les plus prometteuses.
Si cette écriture physique et expressive peut paraître singulière dans le contexte américain, elle semble en revanche beaucoup plus ordinaire dans un Paris habitué aux plus grands chorégraphes du monde. D’autant plus dans un programme partagé avec Crystal Pite, que Micaela Taylor considère elle-même comme son rôle-modèle.
L’influence de Pite est en effet omniprésente : du dispositif sonore avec sa voix off, sous laquelle la foule se libère peu à peu avant de se dissoudre dans le rêve, symbolisé par un ciel étoilé, jusqu’aux tics gestuels caractéristiques — ces mains qui parcourent le visage ou ces larges balancements en seconde position. L’intrigue de Dreams this way ne réserve guère plus de surprises : au fil de la pièce, les personnages se débarrassent, de manière prévisible, de leurs costumes comme de leurs entraves invisibles.
Le tout est interprété avec un engagement et une générosité irréprochables. Le noyau désormais constitué de danseurs contemporains au sein du Ballet de l’Opéra de Paris est un cadeau pour les chorégraphes.
Chez Mats Ek, il y a les grandes relectures des ballets classiques — foisonnantes, peuplées de personnages, portées par des décors élaborés et une dramaturgie dense. Et puis il y a les « pièces de chambre » : de courts duos où tient toute une vie à deux, de véritables Scènes de la vie conjugale dansées, auxquelles le chorégraphe suédois trouve un langage d’une justesse et d’une délicatesse incomparables.
Créé en 1996 sur la musique d’Arvo Pärt, Solo for two est né du téléfilm Smoke, que Mats Ek avait imaginé un an plus tôt pour deux de ses interprètes de prédilection : son frère Niklas Ek et l’incomparable Sylvie Guillem. Face à la caméra, ils laissaient s’échapper les tensions du couple, tandis que la fumée, métaphore visible de leurs émotions, en amplifiait l’effet. La scène exigeait un tout autre dispositif.
Comme souvent chez Mats Ek, le décor est d’un dépouillement absolu : un mur de maison et un escalier qui ne mène nulle part. Pourtant, quelle richesse dans cette austérité ! Les costumes deviennent un outil narratif : ils racontent les rapports de force au sein du couple. À mesure que l’homme et la femme échangent leurs rôles au fil de la vie, ils échangent aussi leurs vêtements. La première rencontre : elle porte une robe grise, lui un costume bleu. Après le sex (les deux restent parfaitement immobiles, et pourtant on croirait les murs eux-mêmes en train de trembler ! Cet humour singulier de Mats Ek mériterait à lui seul un article)… — elle est vêtue de son costume, lui de sa robe. Puis vient son départ par ce même escalier — éloignement, rupture, mort ? — : il est désormais en gris, elle en bleu. Chez Mats Ek, la femme finit toujours par prendre l’ascendant.
Mais réduire Solo for two à ces seuls procédés dramaturgiques faciliterait sans doute le travail du critique, sans pour autant rendre compte de l’essentiel. Tout ce qui échappe au regard des autres, tout ce qui ne trouve pas de mots et que, bien souvent, les deux êtres eux-mêmes sont incapables de formuler, affleure dans l’écriture chorégraphique de Mats Ek. Encore faut-il des interprètes d’une rare intelligence pour faire parler cette écriture à travers leur corps.
Hannah O’Neill et Milo Avêque y parviennent avec une évidence bouleversante. Couple qui s’est imposé cette saison, inégal en statut — elle est Étoile, lui demeure Coryphée — mais profondément accordé par le tempérament, surtout lorsque les exigences de la virtuosité classique cessent de peser sur eux. Ces deux introvertis ont composé une histoire d’une poésie infinie, faite de désir, d’attachement, d’habitude, de rejet, de fatigue et de peur. Une histoire si profondément humaine qu’aucun mot ne saurait vraiment la raconter.
Et enfin —l’exclusivité de l’Opéra de Paris et la pièce la plus célèbre de Crystal Pite sur la musique de Max Richter, Season’s Canon. Commandée encore sous la direction de Benjamin Millepied, la création a vu le jour en 2016, déjà après son départ. Le temps le prouve : Season’s Canon survivra surement à plusieurs générations.
La chorégraphe canadienne a réussi à créer un spectacle populaire, avec tous les attributs d’une grande production, sans pour autant se trahir ni renoncer à ses valeurs. Une formule rare, celle d’un véritable chef-d’œuvre.
Plus encore, au fil des années, la fresque monumentale de Pite — une ode à la nature — a gagné en gravité. L’orage qui menace le monde paraît toujours plus inquiétant, l’équilibre fragile du vivant toujours plus vulnérable, et dans ces corps dispersés sur scène, comme balayés par une force naturelle dévastatrice, on ne peut s’empêcher de voir l’écho des pertes causées par les guerres d’aujourd’hui.
Mais Pite semble croire non seulement à la puissance de la nature, mais aussi à l’intelligence humaine : le monde fragmenté finit toujours par se recomposer. À cet égard, Season’s Canon, interprété avec un engagement et un amour remarquables par les danseurs de l’Opéra de Paris, est devenu un rituel quasi religieux. Pendant plusieurs semaines, le spectacle a affiché salle comble et suscité des ovations debout. Le plus puissant des sortilèges contre tous les maux.
Visuel : © Julien Benhamou