Le directeur artistique des Ballets de Monte-Carlo, Jean-Christophe Maillot, aime répéter que le jour où il cessera de s’amuser, il s’arrêtera. À en juger par la fête qu’il a imaginée pour les 40 ans de la compagnie, célébrés autour de sa fondatrice, la princesse Caroline, il ne va pas s’arrêter de sitôt
Au Grimaldi Forum, l’ambiance était celle d’une réunion de famille. Dans la salle, de nombreux anciens danseurs de la compagnie étaient venus célébrer cet anniversaire. En quarante ans, environ cinq cents danseurs sont passés par les Ballets de Monte-Carlo. Tous n’étaient évidemment pas présents, mais lorsque Jean-Christophe Maillot leur a demandé de se lever, près d’un tiers de la salle était debout.
En coulisses aussi, d’anciens danseurs étaient présents, mais dans de nouveaux rôles. Une vingtaine d’entre eux, après avoir quitté la scène, sont devenus régisseurs, maîtres de ballet, répétiteurs, administrateurs ou ont pris d’autres fonctions liées au monde du ballet. Dans cette grande famille, chacun peut, s’il le souhaite, trouver sa place.
Sur scène, c’est une nouvelle génération – des «enfants» du nouveau siècle. D’ailleurs, Jean-Christophe Maillot ne les appelle pas simplement des danseurs, mais des «artistes chorégraphiques». Selon lui, ils sont au service de la chorégraphie et des chorégraphes – une vision qu’il juge noble. C’est à eux que le premier hommage a été rendu.
La soirée s’est ouverte par un voyage au cœur même de la compagnie : le studio de danse, où Maillot a transposé l’histoire de sa Bayadère. À la barre, chaque jour, s’allume le feu sacré de la danse. C’est aussi là que s’enflamment les passions humaines — amour, jalousie, envie: le feu de la vanité épargne rarement les artistes.

Le programme de la soirée s’est construit comme un enchaînement d’extraits de ballets. Ils ne racontent pas tant l’histoire complète des Ballets de Monte-Carlo — impossible en une seule soirée — qu’ils captent l’esprit qui y règne.
Avec Jeunehomme d’Uwe Scholz sur la musique de Mozart, on revient aux origines, en 1986, à l’époque de Pierre Lacotte et Ghislaine Thesmar. Le rideau de scène — un tissu gris-noir représentant une femme au piano — ainsi que les costumes sont signés Karl Lagerfeld.
Aujourd’hui, ce ballet est remonté par Paola Cantalupo, ancienne danseuse de la compagnie et actuelle directrice artistique et pédagogique du PNSD (Pôle national supérieur de danse Rosella Hightower). Il est interprété par les danseurs expérimentés Romina Contreras et Jérôme Tisserand.
Une note plus mineure et plus intime apparaît avec Jean-Christophe Maillot et Dov’è la luna, sur la musique de Scriabine. Créé en 1994, ce ballet se présente comme une métaphore : dans la mythologie, la lune symbolise le passage entre la vie et la mort. Un passage que le chorégraphe traversait également dans sa vie personnelle, avec la disparition progressive de son père. Maillot lui a consacré une trilogie, dont l’une des parties, Vers un pays sage, sera présentée à l’Opéra Garnier en début de saison.
Mais l’amour reprend toujours le dessus avec le célèbre pas de deux de Roméo et Juliette, un tourbillon de premiers élans, d’émotions pures et de fraîcheur, que la chorégraphie de Maillot traduit avec justesse.
Créé en 1996, ce fut son premier ballet narratif classique. Il est devenu un pilier du répertoire, jamais retiré de l’affiche et dansé par toutes les générations d’artistes. Aujourd’hui, c’est au tour de Katrin Schrader et Francesco Resch, qui n’étaient pas encore nés lorsqu’il l’a créé.

La présence de John Neumeier, 87 ans, dans la salle rappelait cette filiation artistique que Jean-Christophe Maillot revendique depuis toujours. « Il est toujours plus simple pour un chorégraphe de dire qu’il a tout inventé et tout imaginé lui-même. Mais ce n’est pas vrai : j’ai appris cela auprès de John Neumeier », confie Maillot.
C’est au Ballet de Hambourg qu’il a eu son seul contrat de danseur.. Cette carrière prit fin à vingt et un ans à la suite d’une blessure. Auprès de lui, Maillot a découvert ce que signifie être à la fois danseur et interprète, et comment raconter une histoire sur scène.
Grand admirateur des Ballets russes, John Neumeier a rappelé que les racines des Ballets de Monte-Carlo plongent dans l’aventure de Diaghilev. Lorsque la princesse Caroline a exprimé pour la première fois son désir de faire revivre cet héritage, Neumeier était à ses côtés.
En guise de cadeau, Neumeier s’est tourné vers quelque chose d’intemporel : Opus 100, für Maurice, créé à l’occasion du 70ᵉ anniversaire de Maurice Béjart. Interprété par les artistes invités Marijn Rademaker et Oleksandr Ryabko, ce ballet tisse un bouquet raffiné de clins d’œil chorégraphiques et de citations que John Neumeier et Maurice Béjart se sont échangées au fil des années.

La relève des maîtres s’est poursuivie avec Jiří Kylián, qui a adressé, fidèle à lui-même, un message vidéo d’une grande poésie. Puis est venue une génération plus jeune, représentée notamment par Sidi Larbi Cherkaoui, qui a travaillé à plusieurs reprises avec les Ballets de Monte-Carlo — son bonheur transparaissait même à travers la caméra. Quant à Akram Khan, qui n’avait encore jamais collaboré avec la compagnie, il a offert pour cette soirée son duo Mud of Sorrow.
Et puis retour aux sources avec Casse-Noisette Compagnie de Maillot, créé en 2013 comme un portrait des Ballets de Monte-Carlo. Cette fois cependant, la scène était confiée aux artistes invités de la Scala de Milan, Nicoletta Manni et Timofej Andrijashenko, qui ont magnifié le pas de deux final.

L’apothéose de la soirée ne faisait guère de doute : un extrait de Core Meu: animé par le compositeur italien Antonio Castrignanò et ses musiciens. Dans cette ronde enivrante, Jean-Christophe Maillot fait tournoyer tous les styles et toutes les techniques, mêle tous les désirs et abolit tous les interdits. Tolstoï disait que les familles heureuses se ressemblent toutes. Peut-être. Mais dans cette transe collective où toutes les générations se retrouvent, les Ballets de Monte-Carlo ont inventé, depuis quarante ans, leur propre façon de danser la joie de vivre. Il ne reste qu’à leur souhaiter de continuer à s’amuser encore au moins quarante ans.
Visuels : © La Compagnie des Ballets de Monte Carlo, Alice Blangero