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19.06.2026 → 21.06.2026

Au Festival Extension Sauvage en Bretagne, Emmanuelle Huynh prend grand soin de la nature

par Marc Lawton
06.07.2026

C’est à une expérience passionnante, poétique et subtile que le public du festival breton, associant danse et paysage et que nous avons présenté dans ces colonnes, a été convié le 20 juin dernier.

Dans le majestueux cadre du château de Combourg (35), où Chateaubriand passa une partie de son enfance, le parc a servi d’écrin pour un duo singulier, Embrasser un arbre, embrasser le temps.

 

 

Dans la canicule qui sévit ce week-end-là, on s’achemine vers une aire de jeu vide, encadrée par des arbres, dont deux chênes majestueux, et par un barnum abritant une installation technique destinée à la diffusion du son. Le public, arrivant à pied d’une autre proposition, s’est muni de sièges à déplier en carton fournis à l’entrée du parc par l’équipe du festival.

 

Emmanuelle Huynh arrive lentement côté jardin, en simple T-shirt orange, short kaki et bottines marron, des genouillères couleur chair lui protégeant les genoux. Progressant sous les branches, elle entre en marchant dans l’aire de jeu, se cambrant pour s’ouvrir au feuillage avant de venir étreindre un des immenses chênes, comme si elle écoutait le sol et les vibrations des racines. C’est à ce moment que la composition de Christian Sébille débute. Le compositeur, présent derrière ses instruments (synthétiseur, ordinateur et quelques percussions) diffusera son paysage sonore original tout au long de la pièce, avec une rencontre plus qu’heureuse entre musique et danse. C’est donc à un duo que nous assistons, qui suivra un protocole bien défini, en trois parties, s’appuyant sur trois arbres et sonorisé par trois haut-parleurs.

 

 

 

PARCOURS PERSONNEL

Quelque peu écrasée au départ par la forte présence des arbres et la masse du château proche, la danseuse prend peu à peu possession de l’espace et progresse, levant les bras comme si elle entrait en communication avec les forces telluriques et végétales, sous elle et autour d’elle. D’un bourdon ronflant discret, le son est devenu une pulsation entêtante de laquelle sort une mélodie grêle. Un texte se fait soudain entendre, évoquant la figure du père de Huynh, parti de Saïgon – aujourd’hui Ho-Chi-Minh City – et arrivant en avril 1950 à Marseille après un long voyage en bateau : « Ils l’ont vu débarquer du delta du Mékong ». La danse s’anime, s’émaille de sauts, une main tenue par l’autre au poignet frétille : « Il a fait la traversée en 3e classe, elle a duré un mois ». La voix féminine (celle de la chorégraphe), parle ensuite de ces arbres typiques d’Asie, les flamboyants, dont le feuillage rouge éclate en novembre.

 

Mais la composition sonore, précise, fait soudain entendre le son caractéristique des pales d’un hélicoptère, dramatisant le propos et convoquant tout de suite des images liées à la guerre du Viêtnam : « Le 15 avril 1975, c’est le départ des Américains depuis leur ambassade » poursuit le texte. Pour évoquer ce moment qui mit un terme à une guerre longue et meurtrière, Huynh se sert d’un flash : elle devient martiale et se saisit plusieurs fois de sa jambe, tenue horizontale dans ses mains, la faisant ressembler à une mitraillette. Elle poursuit, à quatre pattes dans l’herbe, puis termine cette danse en s’éloignant du public, apaisée, les mains posées sur le sommet de sa tête, Elle finit par disparaître progressivement dans le fond par un ralenti latéral tandis que se fait entendre un concert de grenouilles (diffusé).

 

 

 

PRENDRE SOIN DES ARBRES

Une deuxième partie commence alors, la danseuse émergeant des bosquets, portant sur son épaule un balai. Des sons d’insectes se font entendre accompagnées de ceux d’une anche. Elle longe le fond du site et se met à nettoyer de son outil l’herbe et les feuillages. Des petits sons erratiques et explosifs soutiennent ce moment, débouchant à nouveau sur un répétitif. Brandissant son balai, Huynh se met alors à nommer les arbres qu’elle frôle ou désigne : cèdre, magnolia, noyer, catalpa… Elle se sert de son balai comme d’un télescope, le fait danser en le balançant, pour le poser tandis qu’un nouveau texte se fait entendre.

 

Sont alors évoqués d’autres arbres dans un autre environnement, à savoir des oliviers séculaires se trouvant dans les Pouilles (Italie du sud). On nous apprend que ces arbres vieux de 2000 ou 3000 ans sont menacés par un virus. Des militants locaux se sont mobilisés et, dans une course contre la montre, tentent depuis leur ferme-base de sauver ces arbres et leur production d’olives. Comment ? En diversifiant les ressources (plantation de figuiers, de caroubiers), en faisant picorer des poules, mais surtout en les confisquant à la mafia qui maintenait les agriculteurs sous le joug. Ils sont parvenus à mettre en place un écosystème basé sur la permaculture, exempt d’engrais, la lenteur remplaçant la course au profit. La danseuse vient près du public planter une longue série de fines baguettes obliques dans la terre : « Les animaux et nous avons besoin de mouvement pour survivre, poursuit le texte. La capacité de l’arbre est très grande. Il ne bouge pas, mais décentralise. Ses racines sentent l’eau et il grandit vers le haut et les côtés ».

 

Huynh vient alors se saisir de feuilles qu’elle tiendra entre ses doigts tandis qu’elle mordra dans un rameau, créant une sorte de masque végétal. Gambadant, une danse joyeuse s’ensuit, la voyant tourner, sautiller comme sur un rythme brésilien. Elle va ensuite chercher un large tissu rouge-orangé et enfile des gants de caoutchouc verts tandis que la composition sonore fait entendre des sons d’eau et d’oiseaux. Elle s’approche alors du bosquet d’arbres côté cour du site (si tant est que les termes liés au plateau de théâtre s’appliquent ici) et drape un tronc de couleur vive, comme si elle soignait un arbre blessé.

 

 

 

ÉVOCATIONS DE CHATEAUBRIAND ET DU FAUNE

Un troisième et dernier texte se fait alors entendre, une voix d’homme lisant un extrait des Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand où le promeneur solitaire « suit un chemin accompagné d’ombres mouvantes », précisant que « Le Romantisme est né ici ». La voix évoque les tilleuls bicentenaires, « monuments vivants », constituant pour le poète autant de repères affectifs. Devant une croix trouvée un jour, Chateaubriand aurait encouragé sa sœur à la peindre. Il confie aimer le parc autant le matin que le soir. Le commentaire reprend : « Les arbres ont une temporalité particulière et ces vieux géants que sont le faux cyprès de 1792 ou le grand chêne nous obligent à une leçon d’humilité ». Les frères Bühler, célèbres paysagistes du XIXe siècle, sont évoqués. Le son d’orgue que la musique fait entendre décroît pour ne laisser que le murmure d’une eau qui clapote.

 

Profitant de ce moment de texte lié au lieu où le public se trouve (troisième partie du spectacle in situ adaptée spécifiquement, changeant donc à chaque représentation, texte inclus), Huynh s’est éclipsée et nous revient affublée d’un chapeau comportant deux ailes. C’est celui d’un faune et la danseuse terminera par quelques traversées d’espace avec les mains en position caractéristique, doigts serrés et pouce détaché, citant L’Après-midi d’un faune de Nijinky, célèbre et scandaleuse chorégraphie de 1912 revue en 2000 par le Quatuor Knust. Huynh fit partie de cette aventure initiée par des notateurs du mouvement et dansa dans leur pièce célèbre ...d’un faune (éclats). Le duo du faune et de la grande nymphe fut souvent repris ensuite par Huynh et Boris Charmatz et ce sont ici quelques clins d’œil sous formes de petits extraits qui sont proposés dans ce cadre champêtre, avec notamment la pose bestiale montrant cet être hybride éprouver son plaisir en renversant le tête, la bouche largement ouverte. Un retour à l’état sauvage ?

 

 

 

CLÉS DE LECTURE

Dans le moment radiophonique qui eut lieu le lendemain en direct sur l’antenne locale de Radio Univers, interrogée par la directrice artistique du festival Latifa Lâabissi, Emmanuelle Huynh livra quelques explications utiles, signalant notamment que cette pièce cristallise pour elle un récit biographique. Celui-ci s’appuie sur quelques expériences majeures, comme la mort de son père en 1990. Elle s’est décidée à se rendre pour la première fois au Viêtnam trente ans après et, concernant les flamboyants, arbres qu’elle qualifie de « coloniaux », elle commenta : « Ces arbres d’Ho-Chi-Minh City ont vu partir mon père. Dans cette ville aujourd’hui, voir une demi-viêt en embrasser un ne pose pas de problème ».

 

La voix qu’on entend dans la dernière partie est celle du châtelain de Combourg, Guy de la Tour du Pin, descendant de Chateaubriand : « Les arbres durent bien plus longtemps que nous. Ils ont une longévité qui nous dépasse. On trouve dans les cercles de leurs troncs la trace des guerres et des événements dramatiques qu’ils ont traversés comme les pestes, les accidents… ». Dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand semble avoir été sensible à ces émois et le parc d’aujourd’hui, avec cette belle performance, s’en fait l’écho.

 

Un ingénieur italien, lors du séjour dans les Pouilles de la chorégraphe où elle a performé avec un très vieil olivier, lui a confié : « Les arbres doivent tenir sans bouger. Ne pouvant s’enfuir, ils utilisent une transmission souterraine. Ils n’ont pas de cerveau mais transmettent des informations à leurs pairs. Ils possèdent plein de dimensions et savent s’adapter ».

 

 

 

UNE COLLABORATION FRUCTUEUSE

Le compositeur Christian Sébille, ancien assistant de Luc Ferrari et ancien directeur de Césaré (CNCM  – centre national de création musicale de Reims), est depuis 2011 directeur du GMEM (groupe de musique expérimentale de Marseille, CNCM). Dans l’entretien qu’il nous a accordé quelques jours après sa prestation, il nous a appris que la rencontre entre Huynh et lui s’est faite grâce à Frédéric Bonnemaison en 2002 à Dijon. Sébille avait déjà travaillé pour ce grand professionnel, créateur du festival Entre cour et jardin : entre lui et la chorégraphe, le courant est vite passé et il l’a assistée pour son duo A vida enorme. Ils se sont retrouvés aux obsèques de Bonnemaison à Barbirey-sur-Ouche (21) en 2021 où, raconte-t-elle, elle a salué et dansé avec un hêtre ramené des États-Unis. Ils se sont mis d’accord pour retravailler ensemble : ainsi est né ce duo in situ lié au paysage avec arbres qui tourne depuis cinq ans, totalisant environ une quinzaine de lieux. Une troisième collaboration aura lieu pour 2028, avec un trio intitulé Danses situées, reprenant certains éléments d’Embrasser un arbre…, mais cette fois-ci au plateau.

 

« Pour Embrasser un arbre…, Emmanuelle et moi suivons le protocole suivant : une fois le contrat signé avec le lieu ou le festival, nous faisons des recherches sur le contexte, et trouvons sur place un spécialiste, en organisant une rencontre que j’enregistre. Cela peut être un topographe, un biologiste, un historien…

 

 

Des rencontres avec des interlocuteurs variés ont lieu, avec des gens qui peuvent avoir un discours intéressant. Ce témoignage enregistré deviendra le troisième texte de la performance.

 

 

Sur le site de la Garenne-Lemot à Clisson (44) en juillet 2023, par exemple, ce fut une historienne qui nous donna beaucoup d’informations sur le contexte de ce lieu : une garenne devenue un parc inventé par les frères Lemot au XVIIIe siècle. À Lille, pour le festival Latitudes contemporaines, la performance eut lieu dans un monastère dominicain et un religieux, frère Rémi, fut enregistré. Nous arrivons deux à trois jours à l’avance, choisissons les trois arbres et les différentes danses d’Emmanuelle s’inscrivent dans ce paysage. Les distances variant, j’adapte la durée de mes moments sonores aux distances en jeu ».

 

 

 

 

 

 

MADAME TEMPS ET MONSIEUR ESPACE

Huynh fait une grande confiance en Sébille : « Il a une intuition spatiale très juste. Le paysage est une réalité ; par sa musique, il apporte de la fiction, comme s’il écrivait un livre en diffusant ses sons. Je suis un peu Madame Temps et Christian est Monsieur Espace ». Sébille nuancera cette formule, car pour lui, sa partition sonore participe aussi du temps. Il nous apprendra que les fins piquets plantés par Huynh dans le sol, près du public, symbolisent des aiguilles d’acupuncture, car le père de la chorégraphe était médecin et pratiquait cette approche asiatique bien connue aujourd’hui. De même, pendant le texte sur les oliviers, Huynh nous avait montré son pied sur lequel elle dessinait : il s’agissait de méridiens et de points d’acupuncture. On comprend alors que le propos de la chorégraphe, au-delà de partager son parcours, est de parler du soin : soin des hommes par l’art, soin de la nature (exemple des Pouilles), humilité devant ces arbres majestueux dont la longévité défie notre courte existence : « Je salue leur puissance à avoir traversé le temps », affirme-t-elle sur son site internet.

 

Sébille explique et raconte : « Pour que les textes soient équilibrés – deux séquences de trois minutes en général pour chacun d’eux -, il me faut faire un gros travail de montage. À chaque fois, le projet doit s’adapter au paysage avec ce protocole : trois arbres, trois axes du paysage, trois textes. Pour Combourg, Emmanuelle avait choisi un site dans le parc, mais arrivé trois jours en avance, j’ai eu des doutes et en ai trouvé un autre, plus propice et plus proche du public. Elle a accepté ma nouvelle proposition ».

 

Sur sa démarche sonore, Sébille précise aussi : « Cette partition est une épure de ma façon de travailler. Je voyage beaucoup – au Cameroun, en Indonésie, en Égypte, au Viêtnam, aux États-Unis, au Burkina Faso, au Mexique… et en Europe bien sûr – et procède à de nombreuses prises de son, à raison de trois heures par jour pendant dix jours. J’enregistre des voix, des commerces, des bars, la télévision, des conversations dans des langues que je ne comprends pas, des bruits caractéristiques comme un aiguiseur de couteaux… Je ramène donc environ trente heures d’enregistrement à chaque fois, ce qui m’a amené à composer ce que j’ai appelé mes ‘villes imaginaires’, en créant à partir de ces matériaux mes propres rythmes, mes propres temporalités, mes propres mélodies. Je garde en stock des milliards de sons, réutilise ces sons enregistrés mais les recrée en studio, les transforme. Mes concerts sont toujours un mélange de voix et d’instruments électroniques. À Combourg, j’avais, en plus de mon synthétiseur et de mon ordinateur, apporté une petite vielle à roue, une cloche, un caillou et un woodblock que j’amplifie par des micro-contacts. Je les frappe et les frotte en direct tout en diffusant des plages pré-enregistrées que je peu traiter et moduler également en direct ».

 

Sébille est un compositeur exigeant qui travaille seul, notamment au sein du GMEM dont il quittera la direction en 2027. Toujours en lien avec l’électronique et la diffusion par haut-parleurs, venu de la musique concrète, il fait partie des artistes qui ont essaimé depuis la Muse en Circuit (Alfortville/94, CNCM), qui crée des installations sonores, mais qui aime collaborer, pas forcément avec des artistes célèbres, se « fichant de la notoriété des gens ». Il a notamment travaillé avec des chorégraphes comme Michel Kéléménis à Marseille, Clara Cornil à Lille ou, il y a plus longtemps, Nadège MacLeay. Dans le cadre du festival du GMEM, il a pu faire venir Embrasser un arbre, embrasser le temps dans sa ville où l’accueil a pu se faire en partenariat avec le conservatoire et l’école d’art

 

Précisons qu’Emmanuelle Huynh, au moment des saluts, a pris la parole pour souligner les difficultés croissantes du secteur culturel aujourd’hui et l’importance du travail de création en France, que ce soit ici en danse comme en musique.

Visuel : © Marc Domage

 

Diffusion : île Maurice le 5 septembre 2026 au Jardin Balfour Rose Hill