Un festival de jazz ne se résume jamais à une programmation. Il raconte des visages, des bénévoles, des artistes et cette étrange fraternité qui naît lorsque des inconnus applaudissent la même émotion. Au Casone pour la dernière soirée du festival, Gabi Hartmann et Ben l’Oncle Soul ont offert deux concerts différents, mais guidés par une même idée : la musique est peut-être le plus beau langage que les hommes aient inventé pour se comprendre.
Ce soir, c’était au tour de Gabi Hartmann et de Ben l’Oncle Soul de se partager la scène. «J’avais l’impression d’entendre Otis Redding», glisse Michel, bénévole du festival depuis quatorze ans. Avec Sad Generation, son nouvel album, qu’il défend aujourd’hui sur scène aux côtés de titres devenus incontournables comme Soulman, Ben ne cherche plus seulement à séduire. Il raconte, transmet, rend hommage à ce qui le nourrit depuis toujours : l’héritage de la musique afro-américaine, du negro spiritual au gospel, en passant par la soul, le rhythm and blues et le jazz.
« Le jazz, c’est le métissage, le mélange. C’est la rencontre, c’est un vocabulaire de dialogue qui permet à des gens de toutes origines de converser à travers la musique », résume-t-il. Chez lui, le jazz n’est pas une esthétique figée ni une affaire de standards ou de walking bass. Il est une façon de faire des ponts entre les cultures. « Mes influences ne sont pas forcément des artistes étiquetés jazz », explique-t-il en citant aussi bien Bobby McFerrin, « profondément jazz à sa manière », que Nina Simone, Donald Byrd, les Jazz Messengers ou Stan Getz.
Cette philosophie se retrouve sur scène. Peu de place à l’improvisation au sens où l’entendent les puristes, mais une foule de surprises qui rendent chaque concert unique. « Il y a des petites conversations à l’intérieur des morceaux qui ne sont pas sur l’album et qui changent tous les soirs. Ces variations, ces nuances, pour moi, c’est le jazz. » Plus qu’une succession de solos, il revendique une musique de l’écoute : « Les musiciens sont là pour porter ma voix, mais il y a une vraie conversation entre nous. »
Le groove est partout. Groove au sens premier : le sillon, l’ancrage. Sa voix, aux inflexions blues, préfère la nuance et la mélodie à la puissance. Une esthétique qui rappelle Nat King Cole, Donny Hathaway ou Al Jarreau.
Au fond, Ben l’Oncle Soul n’est peut-être pas un chanteur de jazz au sens où l’était Frank Sinatra. Il revendique davantage une culture musicale qu’un genre. « J’essaie de faire le lien avec la musique afro-américaine, le negro spiritual et le gospel. C’est un héritage que j’ai envie de continuer à transmettre, même aujourd’hui. Par respect. » Respect des maîtres, mais jamais nostalgie : « Il ne faut pas avoir peur de les bouleverser. Ce qui est important, c’est de sentir qu’on n’est pas seul dans sa musique, qu’il y a d’autres figures qui font que l’on est ce que l’on est aujourd’hui. »
À ceux qui prétendent ne pas aimer le jazz, Ben préfère enfin répondre avec bienveillance : «Je pense qu’il ne faut pas parler de jazz. Il faut parler d’artistes, d’expériences. Trouver un point d’accès». Une manière de rappeler que le jazz est peut-être moins un genre musical qu’une invitation à la rencontre.


C’est Gabi Hartmann qui a ouvert la soirée. Dans une époque où beaucoup chantent plus fort pour être entendus, Gabi Hartmann fait exactement l’inverse. Elle baisse la voix. Et tout le monde tend l’oreille. Le public a été très réceptif et a adoré le concert. Christine, habituée du festival, est sous le charme : «j’aime sa fraîcheur et sa poésie». Avec La Femme aux yeux de sel, l’album qu’elle continue de défendre sur scène cet été, la chanteuse parisienne poursuit un chemin singulier. Plus qu’une succession de chansons, le disque ressemble à un conte. Celui de Salinda, héroïne d’une île imaginaire dont les larmes deviennent du sel. Une fable poétique où les paysages comptent autant que les personnages, où la mer, le vent et les silences prennent presque la parole. Il y a des chansons françaises, des couleurs brésiliennes, des harmonies folk, des parfums de bossa nova, des musiques du monde. Et pourtant, le jazz irrigue tout.
Car Gabi Hartmann appartient à cette génération qui ne considère plus le jazz comme une frontière mais comme un langage. Formée au chant jazz et à l’harmonie après des études d’ethnomusicologie, elle a appris à écouter autant qu’à chanter. À laisser de l’espace entre les notes. À faire confiance aux musiciens qui l’entourent plutôt qu’à la démonstration. Son univers rappelle parfois Norah Jones ou Melody Gardot. À l’heure où tout semble accélérer, elle rappelle que l’on peut encore prendre le temps d’écouter un souffle, un silence ou une note suspendue. Et si le jazz est d’abord une façon d’être au monde, alors Gabi Hartmann en parle peut-être l’un des doux dialectes de sa génération.

Il faut être un peu fou pour organiser un festival de jazz. Marcel Guidicelli, fondateur du festival de jazz d’Ajaccio, en fait partie. Réunir, au même endroit, des habitués, des curieux et des passionnés , des amateurs et des professionnels, persuadés que quelques notes jouées dans la nuit peuvent encore changer quelque chose. Il faut une forme d’inconscience, ou d’espérance. Peut-être est-ce la même chose. À première vue, un festival n’est qu’une succession de concerts. Des affiches, des horaires, des billets, des artistes qui montent sur scène. On pourrait croire qu’il ne s’y passe rien de plus extraordinaire qu’un programme bien rempli. Et pourtant, chaque année depuis 2002, malgré les difficultés des subventions, de l’organisation des bénévoles, des travaux en plein centre-ville d’Ajaccio, rendant l’accès en voiture difficile pour ceux qui habitent dans les villages voisins, le miracle recommence. Des inconnus s’assoient côte à côte. Ils ne pensent pas la même chose, ils viennent de l’île et du continent, ils ne votent pas pour les mêmes idées, ils ne parlent parfois même pas la même langue. Pendant une heure pourtant, ils applaudissent ensemble une même émotion. À une époque où tout invite à choisir son camp, le jazz invente encore un territoire où personne n’a besoin d’avoir raison. Ils rassemblent des bénévoles qui travaillent sans attendre les applaudissements, des techniciens qui disparaissent dès que les lumières s’allument, des musiciens qui savent que le plus beau solo est souvent celui qui permet au voisin de jouer encore mieux. On appelle cela une organisation. On pourrait tout aussi bien appeler cela une société idéale, miniature et provisoire. C’est une drôle de victoire. Puis tout disparaît. Les scènes se démontent, les affiches se décollent, les camions repartent , les artistes prennent un avion. La ville retrouve son rythme habituel, comme si rien ne s’était passé. Mais quelque chose résiste. On rentre chez soi avec une manière un peu différente de regarder les autres. Comme si l’on avait reçu la preuve, fragile, dérisoire peut-être, mais précieuse, que les êtres humains sont encore capables de faire société ensemble, dans la bienveillance et le partage, dans l’humanité et la poésie, loin des frontières et des passeports.

Visuel : (c) HK et (c) Mélanie Prioux – Come Alive